Sans jamais signer de traité de conservation, les communautés autochtones d’Afrique protègent près de 80 % de la biodiversité mondiale. Leur héritage millénaire s’impose aujourd’hui comme une ressource stratégique pour l’adaptation agricole face au changement climatique.
Sur le plateau Bariba au nord du Bénin, les paysans lisent dans la floraison du karité le signal de la saison des pluies, puis guettent l’humidité du sol pour décider du moment exact des semis. Dans la Vallée de l’Ouémé, les communautés maîtrisent depuis des siècles la culture de décrue, une technique que la recherche redécouvre aujourd’hui sous le nom d’agriculture de récession. Pour ces collectivités, ce rapport à la nature ne relève pas d’une simple habitude, mais d’une cosmologie transmise de génération en génération.
C’est cette philosophie que résume Daniel Mabengo, Chef Projet à l’Alliance Nationale d’Appui et de Promotion des Aires et Territoires du Patrimoine Autochtone et Communautaire en RDC (ANAPAC-RDC) : « pour les communautés autochtones, la forêt est perçue comme une entité vivante, une âme et une source de vie, ce qui fonde une relation de respect et de responsabilité envers le territoire ». Cette vision se traduit sur le terrain. Les interdits de chasse saisonniers, les jachères prolongées et les associations culturales forment ainsi un ensemble de pratiques codifiées qui restaurent la fertilité des sols et limitent les ravageurs.
Les femmes occupent une place centrale dans la transmission de ces savoirs. Elles sélectionnent les semences adaptées aux microclimats et transmettent la connaissance des plantes médicinales. Pour Hadi Touré, cofondatrice d’AFR’EAU, « les femmes jouent un rôle central dans la collecte de l’eau et disposent d’une légitimité sociale dans la gestion communautaire ».

Une efficacité prouvée par des résultats mesurables
Au-delà de la transmission culturelle, ces pratiques produisent des effets mesurables sur l’environnement. En RDC, l’ANAPAC a mené des études sur les sites d’Angayo et Nganza, où les résultats révèlent une séquestration du carbone atteignant 225,8 tonnes par hectare et 117 espèces recensées. Ces chiffres s’expliquent directement par la présence de zones sacrées et par les règles culturelles qui encadrent la gestion du territoire.
Au Bénin, les forêts sacrées, de Ouidah jusqu’aux communautés Bariba du Borgou, constituent des îlots de biodiversité dans un paysage agricole morcelé. « Les sites sacrés et les interdits culturels constituent des zones de biodiversité bien conservées, démontrant l’efficacité des systèmes traditionnels de gestion », confirme Ali Coulibaly, chargé du projet COLOURS à l’UICN.
Ces savoirs pèsent aussi sur le plan économique. Selon le FIDA, les femmes qui les portent représentent près de 70 % de la main-d’œuvre agricole et assurent 80 % de la production vivrière dans des pays comme le Sénégal.
Des freins qui limitent leur reconnaissance
Malgré cette efficacité prouvée, ces savoirs se heurtent à des obstacles persistants. Les cadres juridiques internationaux tels que la convention sur la diversité biologique, COP de Cali 2024, Cadre de Kunming-Montréal, ont pourtant progressé. Mais sa mise en œuvre reste insuffisante, selon Aminata Sidibé-Ba, directrice de projets climat et biodiversité à Écologie Universelle. Elle identifie trois obstacles concrets : une cartographie encore incomplète des initiatives locales, une participation des communautés le plus souvent consultative, et un financement direct qui peine à suivre.
Sur le terrain, la reconnaissance juridique des territoires communautaires demeure précaire. L’ANAPAC a répertorié 32 aires communautaires en RDC, couvrant plus de 678 000 hectares, mais leur survie reste fragile. « Sans protection légale, tout ce que les communautés ont préservé reste vulnérable », avertit Mabengo. Une fragilité qui touche en premier lieu les femmes : celles qui produisent le plus restent celles qu’on soutient le moins.
Des conséquences déjà visibles
Ces blocages ne sont pas sans effet : l’érosion de ces savoirs a des répercussions directes sur les écosystèmes. Déforestation accélérée, perte de biodiversité et dégradation des sols comptent parmi les premières conséquences observées. Le changement climatique aggrave encore la fragilité de ces équilibres, à travers des crues imprévisibles, des saisons décalées et la salinisation des lagunes.
Vers une coconstruction des solutions
Face à ces constats, la réponse doit se construire avec les communautés elles-mêmes, à partir de leurs réalités et de leurs droits. Aminata Sidibé-Ba appelle à « des stratégies d’adaptation fondées sur la coconstruction, la reconnaissance des savoirs comme outils stratégiques et la restitution nationale des avancées internationales ». L’exemple des deltas du Sénégal, où science et mémoire locale dialoguent depuis vingt-sept ans, montre que cette alliance est possible. C’est précisément ce capital intangible, ces savoirs transmis de génération en génération, que l’Afrique doit apprendre à valoriser au même titre que ses ressources matérielles.
Les reconnaître, les cartographier, les financer directement et leur donner un ancrage juridique solide restent les conditions minimales pour que les gardiens invisibles du climat deviennent des partenaires à part entière de l’adaptation agricole en Afrique.
Ablam AKODJEVO
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