Le monde scientifique béninois en l’occurrence la recherche agricole regorge de jeunes prodiges qui marquent peu à peu mais assurément leur époque. Au sommet de cette jeunesse scientifique intrépide ; figure en bonne position Victorien Dougnon. Passionné, téméraire et très talentueux, ce jeune, professeur titulaire des universités du CAMES en microbiologie et hygiène impacte toute une génération. De l’EPAC où il fut étudiant à l’URMAPha qu’il a bâti, son parcours raconte une ascension rapide, portée par une même exigence : comprendre, innover et transmettre.
Epigone de son paternel, Victorien Dougnon la quarantaine environ s’est imposé au Bénin comme l’un des scientifiques les plus en vue aussi bien par son talent, sa précocité que par son charisme. Ayant grandi dans une famille où la science fait partie du quotidien, son père, vétérinaire et enseignant-chercheur, nourrit très tôt sa curiosité intellectuelle et l’initie, malgré lui, à la littérature scientifique internationale. Pendant, les vacances scolaires, dictionnaire à la main, le jeune Victorien passait des heures à traduire en anglais des articles destinés aux travaux de son père. Un travail qu’il jugeait alors contraignant, mais qui deviendra plus tard l’un de ses plus précieux atouts.
Après un parcours scolaire marqué par une précocité remarquable, de l’école SOS Village d’Enfants au Collège Le Faucon, il décroche son baccalauréat série D à 16 ans en 2004. Alors en classe de première, une grève sérieuse avait paralysé l’année scolaire, il proposa à ses parents de tenter le baccalauréat dès cette même année, contre l’avis de ses camarades. Soutenu sans réserve par ses géniteurs, il obtint son BAC sans passer par l’oral. Une expérience dont il tira une conviction encore encrée en lui. « Peu importe le rêve, on peut y arriver tant qu’on est organisé, tant qu’on se donne les moyens d’y arriver. » confie-t-il avec un brin de fierté.
En 2005, il intègre l’École polytechnique d’Abomey-Calavi (EPAC), où il obtint une licence en analyses biomédicales, puis un master avant de soutenir en 2013 une thèse de doctorat en microbiologie. Alors qu’il se destinait autrefois à la finance, il choisit finalement la recherche, gravissant rapidement les échelons universitaires jusqu’au grade de maître de conférences en 2022 puis professeur titulaire en juillet 2026. Son ambition : faire de la science un véritable levier de développement.

La genèse de l’URMAPha
Pour sa thèse de doctorat, Victorien Dougnon explore deux pistes qui annonçaient déjà les grandes orientations de sa carrière. La première vise à accélérer l’hygiénisation des fientes de volailles grâce à un biodigesteur utilisant l’action de micro-organismes, réduisant un processus traditionnel de plusieurs mois à seulement trois semaines. La seconde porte sur le gboma (Solanum macrocarpon), une plante utilisée en médecine traditionnelle contre l’excès de cholestérol, dont il cherche à démontrer scientifiquement les propriétés et l’innocuité. Une démarche qui marque son engagement pour la valorisation des ressources médicinales africaines selon les standards de la science moderne. Mais chaque étape de la recherche fut un chemin de croix non pas de Jérusalem à Golgotha mais entre le Bénin et le Ghana. Faute d’équipements suffisants au Bénin, il effectue régulièrement le trajet vers le Noguchi Memorial Institute for Medical Research à Accra, au Ghana, pour réaliser certaines analyses, tout en poursuivant ses activités d’enseignement et d’encadrement à l’UAC.
Au Ghana, il découvre une autre manière de faire de la recherche : des laboratoires organisés, des équipements modernes, une culture scientifique où les chercheurs peuvent réaliser toutes leurs analyses au même endroit. «« On s’était dit que ce n’était pas normal que des chercheurs aient à souffrir autant avant de pouvoir faire leurs travaux. On devait faire en sorte qu’ils aient tout ce qu’il faut en un seul lieu pour livrer des résultats de très bonne qualité », se souvient-il. En 2016, un financement de l’Académie mondiale des sciences (TWAS) lui permet d’acquérir ses premiers équipements, posant les fondations de l’Unité de Recherche en Microbiologie Appliquée et Pharmacologie des substances naturelles (URMAPha), officiellement créée en 2017.
URMAPha, le laboratoire qui entend révolutionner la recherche béninoise
À l’URMAPha, la recherche n’est pas destinée à dormir dans les bibliothèques. Chaque projet est pensé pour répondre à un enjeu concret de santé publique, d’agriculture, d’élevage, de sécurité alimentaire ou de protection de l’environnement. Deux grands programmes structurent les activités du laboratoire, avec au centre la volonté d’établir un pont entre les savoirs traditionnels et la science moderne.
Le premier programme est consacré à la résistance aux antimicrobiens, considérée par l’Organisation mondiale de la santé comme l’une des dix (10) plus grandes menaces mondiales. Les équipes de Victorien Dougnon traquent les bactéries résistantes aux antibiotiques chez l’homme, les animaux, les aliments et dans l’environnement. Grâce aux outils de microbiologie, de biologie moléculaire et de génomique, elles suivent la circulation des gènes de résistance afin d’éclairer les choix thérapeutiques et les politiques de santé publique.
Le second programme porte sur la valorisation scientifique des plantes médicinales africaines. L’URMAPha s’intéresse notamment à l’Uvaria chamae (de la famille des Annonaceae et du genre paléotropical Uvaria), une espèce reconnue pour ses propriétés antimicrobiennes mais aujourd’hui menacée par la surexploitation. Pour en assurer la préservation, le laboratoire a entrepris sa domestication dans des jardins botaniques en partenariat avec des tradithérapeutes. Des recherches similaires sont menées sur l’Arbre corail (Jatropha multifida), utilisé depuis longtemps dans les couvents pour favoriser la cicatrisation sans antibiotiques. Les chercheurs identifient les molécules actives de ces plantes, évaluent leur efficacité, vérifient leur innocuité et développent des formulations répondant aux standards scientifiques internationaux.
Ces travaux ont déjà débouché sur plusieurs innovations, dont SALM-MTA, un phytomédicament traditionnel amélioré destiné au traitement des infections digestives, breveté et décliné en gélules, thé et poudre, en attente de son autorisation de mise sur le marché. À cela s’ajoutent Profermas, un complément alimentaire contre certaines formes d’infertilité masculine, Élixir + pour la prise en charge des diarrhées infectieuses, des crèmes dermatologiques, un biopesticide à base de Bacillus thuringiensis contre les larves de moustiques et un charbon actif destiné à améliorer la qualité de l’eau. Tous suivent un processus rigoureux de validation scientifique, de protection intellectuelle et d’autorisation.
Au-delà des innovations, Victorien Dougnon voit en son unité de recherche, une véritable école. ce qui le pousse à créer le master de microbiologie moléculaire et médicale à l’Ecole Doctorale des Sciences de la Vie et de la Terre. Le laboratoire réunit aujourd’hui plus d’une cinquantaine de chercheurs, doctorants, postdoctorants, ingénieurs et étudiants autour de sept plateformes spécialisées. « Un laboratoire n’a de valeur que s’il forme des femmes et des hommes capables d’aller plus loin que leurs maîtres », aime-t-il rappeler. C’est dans cet esprit que s’y prépare une nouvelle génération de scientifiques, appelée à porter plus loin encore les ambitions de la recherche béninoise.

Former plutôt que briller : l’héritage humain de Victorien Dougnon
Les distinctions jalonnent le parcours de Victorien Dougnon, parmi lesquelles le prix de Meilleur jeune chercheur africain, décerné par l’Académie des sciences d’Égypte en 2016. Les publications dans des revues de référence, les financements internationaux et les récompenses témoignent de son rayonnement. Pourtant, lorsqu’on évoque ces succès, il préfère parler de ses étudiants. « L’envergure d’un scientifique se mesure au nombre de modèles qu’il a su créer », affirme-t-il. Depuis le début de sa carrière universitaire, il a encadré plus de 100 mémoires de master, près de 150 travaux de licence et une quinzaine de thèses de doctorat, au Bénin comme à l’international. Nombre de ses anciens étudiants sont aujourd’hui enseignants-chercheurs, chercheurs ou lauréats de prestigieuses bourses.
Ses collaborateurs décrivent un encadreur d’une rigueur rare. Aucun protocole approximatif, aucune conclusion insuffisamment démontrée n’échappe à son regard. Les manuscrits reviennent souvent annotés, jusqu’à atteindre le niveau d’exigence attendu. « Avec lui, vous apprenez à bien faire le travail », résume Dr Eric Agbodjento, chef de la section Pharmacologie-Biochimie de l’unité. Cette même vision guide son action à la tête de l’EPAC depuis 2025.
Le retour du bâtisseur
Nommé directeur de l’École polytechnique d’Abomey-Calavi (EPAC) en septembre 2025, Victorien Dougnon retrouve l’établissement où il s’est lui-même formé avec l’ambition de repositionner l’école comme une référence en sciences et techniques en Afrique de l’Ouest. Son action s’articule autour de la rationalisation des dépenses, du renforcement de la recherche, de l’amélioration des conditions d’apprentissage et de la valorisation des travaux pratiques. Il encourage les enseignants à développer des projets scientifiques d’envergure et les étudiants à cultiver l’innovation.
L’ancien recteur de l’Université d’Abomey-Calavi, le professeur émérite Brice Sinsin, voit en lui l’un des symboles d’une nouvelle génération d’universitaires qui choisissent de réinvestir leurs succès dans le développement de leurs institutions. « Il a étendu l’assise infrastructurelle de sa faculté. Quand certains utilisent les financements pour des intérêts personnels, lui réinvestit une grande partie dans le développement de l’institution. C’est un très bon modèle. Il ne construit pas seulement des bâtiments ; il équipe les laboratoires et crée les conditions pour que la recherche progresse » S’est réjoui l’illustre recteur.
À travers ses responsabilités nationales, notamment à la tête de l’Agence béninoise pour le téléenseignement, il défend une vision plus large de l’enseignement supérieur. Il rêve d’universités où un étudiant béninois puisse bénéficier des mêmes exigences académiques, des mêmes outils et des mêmes opportunités qu’un étudiant des grandes institutions internationales.

L’homme derrière le scientifique
En 2020, la disparition tragique de son père a marqué un tournant dans sa vie professionnelle et privée. Au-delà du deuil, Victorien Dougnon a ressenti le poids de l’héritage d’une conception exigeante de la science, fondée sur le service et la transmission. Sous l’intransigeant chercheur, se cache un homme discret, passionné de tennis, de lecture et de développement des institutions. Précédemment engagé dans des campagnes de sensibilisation contre le VIH/Sida, il milite pour sa communauté à travers l’Association pour le Développement de la Commune de Savalou (ADCS) dont il est le président. Pour lui, la recherche doit améliorer concrètement la vie des populations.
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