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ENOCH G. ACHIGAN-DAKO : « L’agriculture m’a choisi »

( Sur les traces du gardien des plantes oubliées au Benin )

Il y a des scientifiques que les mots ne décrivent pas à leur juste valeur. Enoch Gbenato Achigan-Dako, professeur titulaire de génétique et amélioration des plantes, fait partie de cette catégorie contribue remarquablement au développement de l’agriculture. Décrit par ses collaborateurs comme un formateur exigeant mais profondément humain et par ses collègues et devanciers comme ‘’un scientifique accompli’’, il est aujourd’hui, un axe incontournable dans la recherche agricole et dans le monde universitaire au Bénin.  Alors que rien ne le prédestinait à cette trajectoire, cet enfant issu d’une des familles des plus modeste du quartier Cadjèhoun á Cotonou, s’est fait une place dans le giron scientifique au forceps.

Orphelin de père très jeune, il découvre la valeur du travail auprès de sa mère avec qui il alternait ses journées entre l’école et le marché. Le matin en classe, le midi au marché avec sa mère et sa grand-mère pour vendre, puis retour en cours, avant de reprendre les activités commerciales le soir jusqu’à 21 heures, il obtint néanmoins ses diplômes scolaires successifs avant de connaitre le basculement décisif de sa vie en 1993. Fort de ses rêves d’inspecteur des finances « pour gagner beaucoup d’argent », il candidate au moment d’entrer à l’université au concours d’entrée à l’Ecole Nationale d’Administration (ENA) et à la Faculté des Sciences Agronomiques (FSA). Tour du destin, il ne réussit qu’à entrer à la FSA cette année-là. Il y découvrait une formation agronomique, structurée autour de la recherche et de l’innovation. Très vite, une discipline le passionne : la génétique végétale.

Il obtint son diplôme d’ingénieur agronome à la fin des années 1990 et rejoignit l’Institut National de Recherches Agricoles du Bénin (INRAB). Il travaille avec Bioversity International sur la conservation des ressources génétiques et obtint une bourse pour un DEA en Côte d’Ivoire, puis un doctorat en Allemagne, à l’Université de Halle-Wittenberg. En 2008, il soutient sa thèse de doctorat en génétique. Cette même année, il reçoit le prestigieux prix Vavilov-Frankel Fellowship, attribué à un seul jeune chercheur à travers le monde en biodiversité végétale.

Il rejoignit ensuite l’Université de Wageningen aux Pays-Bas, au sein du programme PROTA consacré aux plantes tropicales africaines et était basé au Centre Mondial pour l’Agroforesterie à Nairobi (Kenya). Il y devint éditeur scientifique, puis directeur de programme. Malgré cette reconnaissance internationale, son regard reste tourné vers le Bénin. En 2012, il rentra définitivement au pays suite à l’appel du Professeur Brice Sinsin, alors recteur de l’Université d’Abomey-Calavi. « C’est quelqu’un de très ambitieux, dans le sens positif et constructif. Très courageux et très optimiste. Chaque fois qu’on lui confie quelque chose, il dit : “Oui, on peut réussir.” » s’exclame le recteur émérite en évoquant son jeune confrère.

Professeur Enoch ACHIGAN-DAKO avec Dr Dèdéou TCHOKPONHOUE et le doctorant Nouroudine SOULEMAN
autour de la Plateforme de microscopie et microanalyse de l’Unité de Génétique Biotechnologie et Science des Semences

Aux côtés de l’illustre recteur, Enoch Achigan-Dako va réorganiser le service de la coopération internationale de l’UAC entre 2013 et 2017. De la mise en place de la Startup Valley au site internet renové de l’UAC en anglais en passant par les départements spécialisés du service, il élargit les partenariats vers les États-Unis, la Chine, la Corée ou encore la Turquie. En 2016, il obtient pour l’UAC, un financement majeur de six millions (6.000.000) de dollars auprès de la Fondation Mastercard. Il est nommé Directeur dudit Programme et quitte alors la direction du service de la coopération.

« Nous avons gagné le projet grâce à l’expertise qu’il a mise en place » témoigne le recteur émérite Brice Sinsin pour qui, ‘’il ne s’est pas contenté d’obtenir ce financement ; il en a surtout garanti la crédibilité’’. Sa gestion rigoureuse et les résultats obtenus ont convaincu les bailleurs et conduit à l’extension du financement à l’Université Nationale d’Agriculture et le renouvellement du projet à l’UAC pour un nouveau financement de trente-sept millions (37.000.000) de dollars USD pour dix ans de collaboration.

Travailleur engagé et déterminé, Enoch Achigan-Dako a marqué sa génération et impacte les plus jeunes. Un des dix scientifiques sélectionnés dans le monde entier pour bâtir le programme VACS du département d’État américain sur les cultures d’opportunité, Enoch Achigan-Dako redessine fièrement le visage de la recherche sur les plantes orphelines au Bénin et dans le monde.

GBioS : un joyau scientifique dont le salut vient d’un maçon

À force de structurer le service de la coopération de l’UAC, de déléguer certaines responsabilités et de voir son équipe gagner en autonomie, une autre sensation commence à s’installer en lui. « Je commençais par m’ennuyer, puisque c’était devenu comme de la routine. Les collègues étaient efficaces, on rencontrait les ambassades, on mobilisait les financements. Donc je me disais, mais qu’est-ce que je peux faire d’autres ? », confie-t-il. La réponse viendra naturellement de l’enseignement et de la recherche. Recruté à la Faculté des Sciences Agronomiques (FSA), il enseigne l’horticulture et la génétique. Son quotidien est désormais rythmé par les réunions administratives le matin et les travaux agricoles le soir. Entre les deux, les étudiants envahissaient son bureau pour des conseils, des projets ou des encadrements.

Le bâtiment du laboratoire GBioS

Cette nouvelle dynamique le pousse à créer le laboratoire de Génétique Biotechnologie et Science de Semences (GBioS). Il demanda alors une portion de terre à l’UAC qui le lui donne. Avec ses étudiants, il nettoie, plante, construit des clôtures en bambou et lance des cultures expérimentales. Les revenus issus de la vente des légumes finançaient les premières activités. « Ce que les étudiants produisaient payaient leur salaire. »  Puis arrive un contrat de traduction scientifique de 30 000 dollars dont les bénéfices ont permis de poser la fondation du bâtiment de GBioS. Mais le chantier se heurta rapidement au manque de ressources financières, le remblayage du terrain est devenu impossible.

A son insu, le maçon et ses ouvriers mettent une nuit pour faire le remblai. « C’est ça qui m’a donné l’énergie à continuer », raconte-t-il.  Autour de lui, les étudiants s’impliquèrent totalement dans le projet et GBioS devint une communauté scientifique puis une structure établie. Les anciens étudiants revenaient aider et financer les nouveaux. Certains produisaient des plants pendant que d’autres cherchaient des financements. D’autres encore participaient aux travaux de construction. Au fil des années, les projets internationaux ont permis d’équiper progressivement le laboratoire.

Aujourd’hui, GBioS est un centre reconnu en génétique végétale et innovation agricole. Pour le recteur émérite et académicien Brice Sinsin, cette initiative illustre à bien des égards ‘’l’enseignant-chercheur complet’’ qu’est Enoch Achigan-Dako. « Ce n’est pas un enseignant qui se contente de belles présentations. L’enseignement, c’est former et dans une faculté d’application comme l’agronomie, il ne devrait pas y avoir de cours sans travaux pratiques. Tout de suite, il a créé sa ferme d’application, très animée, très productive qui vient en soutien aux enseignements qu’il donne dans les salles », insiste-t-il.

La banque de semences de GBioS conserve aujourd’hui plus de 22 000 accessions couvrant plus de 70 espèces. On y trouve notamment : 1 655 accessions de crincrin, 1 600 de gombo, 1 200 d’amarante, 855 de gboma et 800 de pois d’angole. « Sans fausse modestie, c’est la meilleure en Afrique de l’Ouest dans une institution universitaire », affirme l’illustre scientifique sur un ton mêlant satisfaction et détermination.

Professeur Enoch ACHIGAN-DAKO

Trois fronts pour sauver les cultures orphelines

Sous l’impulsion du jeune professeur titulaire Achigan-Dako, le laboratoire GBioS a structuré son travail autour de trois grandes catégories de ressources végétales négligées. D’abord, les légumes traditionnels : gboman (Solanum macrocarnin et en Afrique. pon), fotètè (amarante, Amaranthus cruentus), cléomé (Gynandropsis gynandra), égusi (Citrullus mucosospermus). Ensuite les légumineuses à graines, en souffrance comme le doyi (Macrotyloma geocarpum) dont 500 génotypes sont conservés, caractérisés sur cinq saisons, puis soumis à mutation chimique. Les nouveaux génotypes créés promettent le double du rendement actuel et enrichissent la diversité génétique, en cours d’inscription au catalogue national.

Enfin les fruitiers indigènes à fort potentiel en l’occurrence le karité (Vitellaria paradoxa), le sisrè (Synsepalum dulcif icum) et le fonma (Vitex doniana). Très peu de travaux scientifiques s’intéressaient encore au sisrè quand le professeur Enoch Achigan-Dako et son équipe ont décidé d’en faire un sujet de recherche à part entière. Le laboratoire GBioS a alors collecté les différentes variétés, conservé les ressources génétiques, étudié les qualités génomiques de la plante et travaillé sur sa valorisation alimentaire. Le sisrè, première culture du laboratoire, a bénéficié de programmes de sélection ayant permis d’identifier des génotypes précoces capables d’entrer en production en deux ans contre cinq à huit ans auparavant.

Des cultures majeures pour soutenir la souveraineté alimentaire

Depuis quatre ans, le professeur Achigan Dako et le laboratoire s’intéressent de près aux cultures majeures comme le maïs, le riz, l’anacarde et l’ananas. L’objectif est de « disposer d’une base génétique suffisamment diversifiée pour créer des variétés performantes que les producteurs vont valoriser avec des itinéraires techniques qui favorisent la nutrition de la plante et conduisent à une meilleure alimentation des populations ». Une vision portée par une armée de quinze (15) docteurs formés, trente (30) thèses financées y compris des internationaux, et quatre-vingt (80) masters au Bénin.

Parallèlement, il a piloté avec un brin d’excellence les projets Biovalor, Mobreed, Genes, AgroEco, TAERA-DESIRA, Sweet Potato, TAVI, CGTBMZ, SAFE-PGR/BOLDCROP TRUST, Genes II, Orphan, e-anarcade et PATH ; pour ne citer que ceux-là. Pour Brice Sinsin, cette capacité à mobiliser les ressources constitue l’une des signatures du scientifique. « Très rapidement, il a développé cette capacité à faire venir et gagner des projets internationaux pour soutenir la formation et la recherche », souligne-t-il.

Dans la serre de GBioS, un exercice de croisement des amarantes en cours avec Dr Fekadu DINSSA et Mathieu AYENAN
de World Vegetable Center

Un infatigable dévoué à la recherche agricole et à la jeunesse

Fort de ses expériences acquises à travers le monde, Enoch Achigan-Dako vit pleinement sa passion tout en la transmettant à la jeune génération de scientifiques. « Je veux former une armée de personnes compétentes capables de servir le monde entier. Je ne serai jamais fatigué de former jusqu’à mon dernier souffle » s’épanche t-il. Aujourd’hui, Plus de 15 docteurs dont il est le directeur de thèse et 80 masters de diverses nationalités ont été formés au laboratoire GBioS qui est devenu sous le leadership de son géniteur, un espace de production scientifique et de formation intensive.

Pour ses étudiants, Enoch Achigan-Dako est d’abord un formateur exigeant mais profondément humain. Il confie rapidement des responsabilités, pousse les jeunes à publier, à voyager, à penser grand. Son leadership repose sur une idée simple : la confiance comme moteur de performance. « C’est un modèle, un scientifique accompli, une personnalité de renommée internationale. Pour moi, c’est une valeur sûre dans le domaine. Je ne m’inspire que des meilleurs et il est l’un des meilleurs. Je m’en inspire profondément », témoigne Victorien Dougnon, Directeur de l’École Polytechnique d’Abomey-Calavi (EPAC).

Pour Brice Sinsin, Enoch Achigan-Dako réunit les qualités d’un chercheur complet : très bon scientifique, excellent gestionnaire et fin connaisseur de l’administration universitaire. L’ancien recteur salue également sa capacité à réinvestir les ressources mobilisées dans le développement des infrastructures et des équipements de sa faculté, faisant de lui un modèle pour la jeune génération scientifique.

Auriol HOUDEGBE

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