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Agriculture : De jeunes béninois cultivent leur succès sur les réseaux sociaux

Au Bénin, près d’un quart (24,8 %) des 2,4 millions d’utilisateurs de réseaux sociaux s’en servent pour des activités liées à l’agriculture. C’est ce que révèle une étude publiée en septembre 2025 par le cabinet de conseil international Caribou, en partenariat avec la Fondation Mastercard. L’étude révèle l’ampleur de ce phénomène numérique largement ignoré des décideurs.

« La terre ne ment jamais », dit-on. Mais une bonne récolte ne suffit pas : encore faut-il pouvoir la vendre. Pour de nombreux agriculteurs béninois, la question de la commercialisation est un casse-tête. Faute de débouchés, certains bradent leur production. Mais une génération de jeunes agripreneurs est en train de changer la donne, non pas avec des machines dernier cri, mais avec leurs smartphones. Dans les campagnes béninoises comme dans les villes, une nouvelle révolution verte est en marche. Elle s’écrit dans les groupes WhatsApp, les vidéos TikTok, les pages Facebook.

L’étude s’est penchée sur les usages numériques des jeunes agriculteurs dans les chaînes de valeur du riz, de l’anacarde et du maïs au Bénin et en Côte d’Ivoire (qui compte 7 millions d’utilisateurs de réseaux sociaux). Résultat : un écosystème numérique dynamique, inventif, mais encore invisible pour de nombreux décideurs et bailleurs. Chaque jour, des milliers de jeunes agriculteurs échangent, se forment, partagent leurs savoirs, vendent leurs produits et trouvent des débouchés pour leurs produits. Ils en font des « réseaux d’intelligence de marché et plateformes d’apprentissage collaboratif » et « des réseaux agricoles sociaux qui touchent des millions de personnes », renseigne le rapport publié.

Quand WhatsApp devient marché, et TikTok outil de formation

Au-delà du divertissement que procurent les plateformes sociales, ils sont détournés positivement pour créer des emplois, générer des revenus et faciliter le contact entre client et agripreneur. « Cet usage innovant de plateformes gratuites permet de répondre aux défis d’accès et d’équité du système agricole formel béninois », précise le rapport. Les agripreneurs utilisent tous les outils numériques à leur disposition, chacun jouant un rôle spécifique et complémentaire.

Grâce à WhatsApp, dans des groupes spécialisés par culture ou région, les producteurs comparent les prix, se conseillent sur les périodes de récolte. Un producteur d’anacarde en Côte d’Ivoire peut attendre des semaines la visite d’un conseiller. En attendant, il vend sa récolte à un prix dérisoire, faute d’informations sur les prix réels. Désormais, il peut simplement ouvrir son téléphone et consulter les tarifs du jour dans son groupe WhatsApp.

Sur Facebook, les agripreneurs créent des pages professionnelles, postent leurs produits, interagissent avec les clients, et développent leur marque. Tiktok et Instagram servent à partager des vidéos pédagogiques, montrer des techniques agricoles ou mettre en valeur la transformation locale. Al-Djanantou Seydou transforme l’huile de soja en savons et en flocons de soja à Parakou dans le nord du Bénin. Pour sa part, elle utilise ChatGPT pour ses textes, Canva pour ses visuels et CapCut pour ses vidéos qui mettent en valeur ses produits. À Natitingou, Diane Tchoroue et son collectif de productrices de soja utilisent les réseaux pour diffuser leurs offres et vendre à distance.

Des innovations invisibles pour les décideurs

En apprenant à utiliser ces outils, les agripreneurs développent une autonomie numérique cruciale pour leur développement. Cette innovation venue de la base ne doit rien au hasard. Elle est la réponse directe à un système agricole formel qui laisse des milliers de producteurs sur le bas-côté. Selon l’étude, au Bénin où l’agriculture emploie 28 % de la population active et fait vivre plus de 70 % des populations rurales, seulement 23 % des agriculteurs sont touchés par les services publics. « Seuls 11 % des habitants ruraux du Bénin ont accès à l’électricité et les femmes ont 19 % de probabilité en moins que les hommes d’utiliser l’internet mobile ».

Plus loin, « les stratégies numériques nationales de l’UEMOA se concentrent principalement sur les entreprises formelles et les plateformes spécialisées ». Ces stratégies ne prennent pas en compte le circuit informel des canaux numériques. Conséquence, les agriculteurs qui vendent sur les réseaux sociaux ne sont pas protégés en cas de problème, comme une arnaque, et ils n’ont pas de droits comme les entreprises officielles.

« Les agripreneures en Afrique de l’Ouest innovent avec des ressources limitées, en partageant des appareils, en enseignant les compétences numériques et en créant des réseaux inclusifs sur des plateformes qui n’étaient pas conçues pour l’agriculture. Imaginez ce qu’elles pourraient accomplir avec les bons outils, la bonne formation et le bon soutien. Le potentiel est immense et pourrait transformer leurs communautés », a souligné Eunice Muthengi, directrice intérimaire de la recherche et de l’apprentissage à la Fondation Mastercard.

Néanmoins, des solutions émergent de la part de ces agripreneurs pour rééquilibrer la balance. Au Bénin, les clusters « DigiQueen » permettent à des groupes de femmes de s’équiper ensemble en smartphones, de données mobiles et se partagent des compétences numériques. En Côte d’Ivoire, des coopératives utilisent WhatsApp avec des messages vocaux en langue locale pour inclure des membres peu alphabétisés. Ces dynamiques méritent d’être reconnues, soutenue et amplifiée.

Recommandations : misez sur l’existant, pas sur le neuf

L’étude appelle les décideurs à reconnaître les pratiques numériques informelles au lieu de chercher à les remplacer. Il s’agit de renforcer les réseaux existants, améliorer la connectivité rurale, et assurer la sécurité numérique des agripreneurs. « L’agriculture sociale est menée par les jeunes et les femmes qui transforment les moyens de subsistance et réinventent un avenir agricole porté par la communauté, soutenu par le numérique et riche en potentiel. Libérer ce potentiel sera le prochain grand pas des systèmes agroalimentaires », souligne Charlene Migwe, directrice de programme chez Caribou.

En clair, cette étude démontre que les réseaux sociaux ne sont plus des outils de loisir uniquement. Ils sont devenus des outils de production, d’émancipation économique. Elle a été réalisée à partir de 26 entretiens avec des agripreneurs, 23 acteurs clés institutionnels, 7 institutions de formation et 8 groupes de discussion (56 participants).

Auriol HOUDEGBE

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