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Dr Esaïe Kpadonou : « L’AIC n’apporte pas des solutions à l’aveuglette »

L’Agriculture Intelligente face au Climat (AIC) est un concept né en 2010. Elle vise l’amélioration de la productivité agricole, l’adaptation aux changements climatiques et l’atténuation des émissions de gaz à effet de serre. Pour le Docteur Esaïe Kpadonou, spécialiste des questions des sciences du sol et expert en changement climatique et l’AIC, cette nouvelle approche est porteuse de solutions optimales visant à aider les producteurs à relever les défis alimentaires et climatiques. Lisez plutôt!

Agratime: Que comprendre par Agriculture Intelligente face au Climat (AIC) ?

Dr Esaïe Kpadonou : L’Agriculture Intelligente face au Climat, c’est un concept qui englobe trois piliers. Le premier pilier, c’est la productivité, c’est-à-dire comment faire pour accroître la productivité agricole dans tous les sens. Le deuxième pilier, c’est l’adaptation, c’est-à-dire quels sont les moyens, les techniques, les pratiques, les technologies, les outils, tout ce qu’on peut utiliser pour pouvoir s’adapter contre les effets néfastes des changements climatiques. Le troisième pilier, c’est l’atténuation ou bien la mitigation. Dans le troisième pilier, je mets deux choses. La première, c’est comment réduire les émissions de gaz à effet de serre. La deuxième, s’il y a possibilité comment ne pas du tout émettre. Donc c’est ça les trois piliers de l’Agriculture Intelligente face au Climat et c’est ce concept qui a été proposé par la FAO, l’Organisation des Nations Unies pour l’Agriculture et l’Alimentation en 2010 lors de la conférence de La Haye. Donc c’est de cette grande réflexion là qu’est né ce concept qui aujourd’hui fait son bonhomme de chemin.

Faire de l’agriculture intelligente face au climat, ça veut dire que vous êtes en train de rechercher des techniques, des technologies, des moyens de faire pour pouvoir mieux produire, vous adapter aux changements climatiques et pouvoir réduire les émissions de gaz à effet de serre.

Avant même l’avènement de ce concept, quels étaient les défis majeurs des producteurs ?

Les défis auxquels on était confrontés c’est que les piliers que je viens de décrire, les gens les traitaient individuellement. C’est-à-dire que beaucoup plus les producteurs sont orientés productivité, comment ils vont accroître leurs revenus, leur production et l’utilisation des ressources, des inputs. De l’autre côté, il y a les effets des changements climatiques qui augmentent de temps en temps. Alors, face à l’objectif d’augmenter la production, la productivité, qu’est-ce qu’il faut faire ? Donc c’est cet axe-là que les producteurs dans leur ingéniosité trouvent des moyens, des techniques, des pratiques pour pouvoir s’adapter contre l’un ou l’autre effet des changements climatiques. Et bien sûr, le troisième pilier est abordé souvent, mais pas de façon directe, c’est-à-dire la réduction des gaz à effet de serre ou la non-émission de gaz à effet de serre ou même la séquestration du carbone par exemple. Donc il y a des efforts qui sont faits de façon individuelle et de façon singulière. C’est pour cela que cette idée est venue. Le défi principal c’est que, dans le même temps que l’agriculture contribue aux changements climatiques, puisque l’agriculture est vue de double face – d’abord, elle-même est menacée par le changement climatique, mais aussi elle contribue au phénomène – donc, au vu de ça, c’est comment optimiser la production en se basant sur des techniques, sur des moyens qu’on peut utiliser pour pouvoir répondre à ces exigences que je viens de décrire en même temps.

De façon pratique, quels sont les moyens ou techniques promus par l’AIC ?

De façon pratique, l’Agriculture Intelligente face au Climat regroupe plusieurs échelles. Elle intervient déjà au niveau de la ferme, au niveau du paysan. Donc ça englobe tout ce qui est moyen, tout ce qui est technique pour pouvoir aider le producteur au niveau de sa ferme à améliorer sa productivité à utiliser les techniques d’adaptation face au changement climatique et d’atténuation. Et après, vous allez voir que ça intervient aussi au niveau communautaire. Au niveau communautaire, c’est-à-dire après la femme, on retrouve maintenant tout le village. Après le village, on retrouve maintenant toute la grande communauté. On retrouve le pays. Après le pays, on retrouve la région. Après la région, on retrouve l’international. A tous ces niveaux d’échelle l’AIC intervient. Elle n’est donc pas une boîte dans laquelle il y a des outils seulement, des pratiques, ça y est, on va, on prend et puis on met en œuvre en réalité. Mais c’est tout un concept qui quitte même des outils au niveau de la politique parce que si vous influencez les politiques à décider en faveur d’une agriculture qui regroupe ces trois piliers-là, dites-vous que vous êtes en train de faire de l’AIC, sans même mettre en pratique une pratique.

Si, par exemple, suite à une action de plaidoyer, le gouvernement d’un pays décidait de subventionner les engrais organiques, le compost par exemple en défaveur de l’engrais chimique, c’est une décision politique, mais qui est une action ici qu’on va appeler AIC. Parce que non seulement l’utilisation des engrais organiques, va permettre d’améliorer la productivité, de s’adapter aux changements climatiques, notamment en améliorant l’humidité du sol, la structure du sol et après, l’utilisation des engrais organiques va permettre de capter un tant soit peu les gaz à effet de serre notamment le carbone. Vous voyez, juste par une décision, on a influencé tout le processus. Donc c’est pour dire que l’AIC va au-delà des pratiques individuelles. Ça regroupe aussi tout ce qui est politique, de décision en quelque sorte.

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Comment les acteurs agricoles peuvent-ils contextualiser les approches de l’AIC en fonction de leurs réalités locales ?

Contextualiser c’est un mot bien juste et bien vu parce que l’AIC, dans l’un de ses principes, parle de la contextualisation. Donc ce qui est valable dans un endroit A n’est pas forcément valable dans un endroit B, même au sein du même pays, le Bénin, par exemple. Ce qui est valable au nord peut ne pas être valable au sud. C’est pour dire que pour contextualiser et de façon concrète, c’est d’abord de porter l’information au niveau des experts, des spécialistes, des techniciens, des chercheurs du domaine pour qu’ils puissent savoir ce que c’est que le concept. Une fois qu’ils savent ce que c’est que le concept, maintenant ils vont savoir comment faire le diagnostic d’un système agricole. En fait, ce qui est aussi merveilleux dans l’AIC, c’est qu’on n’apporte pas seulement des solutions à l’aveuglette. On apprend aux gens les techniques de diagnostic d’un système agricole pour savoir quels sont les risques climatiques phares auxquels le système agricole est exposé. Quand on sait ça, on va maintenant identifier aussi quel est le niveau de vulnérabilité des sous-systèmes du système qu’on est en train d’analyser. En connaissant le niveau de vulnérabilité de chaque sous-système, on est à même de réunir toutes ces informations et de dire que, voilà, sur cette composante, on doit intervenir beaucoup plus par rapport à une autre composante. Ou bien voilà une zone dans laquelle on va agir beaucoup plus par rapport à une autre.

J’ai eu cette chance de faire partie de l’équipe de consultants qui avait fait l’analyse de vulnérabilité face au changement climatique du Bénin. Le rapport étant disponible sur plusieurs cultures et dans plusieurs zones du Bénin. Cette étude nous a permis de voir quelles sont les zones les plus vulnérables face au changement climatique. Maintenant dans ces zones-là, quelles sont les composantes les plus vulnérables. Autrement dit, les zones les plus vulnérables sont des zones prioritaires d’action. Dans ces zones, les composantes les plus vulnérables sont les composantes prioritaires d’action. Une fois qu’on sait ça, on va maintenant identifier tout ce qui est pratiques potentiellement utilisées dans la zone ou qui peuvent être utilisées. Quand on identifie ces pratiques, on va essayer maintenant de les analyser en tant que réponse face au problème identifié. Si on analyse la capacité de cette pratique, de cette technique ou de cette technologie à améliorer la productivité. On va aussi analyser leur capacité à permettre aux producteurs de s’adapter soit aux inondations, soit aux sécheresses, soit aux poches de sécheresses, soit aux vents violents, soit aux maladies, etc. Troisièmement, on va analyser quelle est la capacité de la pratique, de la technologie à séquestrer, à piéger le CO2, ou bien quelle est sa capacité, et ou quelle sa capacité à ne pas émettre de gaz à effet de serre.

On fait l’analyse de toutes les pratiques et on classe celles qui sont les meilleures en termes d’indices. Vous imaginez un peu de petits calculs derrière et on sort des indices d’intelligence climatique, pour pouvoir savoir parmi ces pratiques-là, quelles sont les meilleures en termes de AIC, en fonction des trois piliers qu’on vient de lister. Donc si on a ça, c’est plus facile pour nous de dire telle ou telle autre pratique est plus favorable. Mais dans le même temps, ça serait difficile d’appliquer concrètement parce qu’en pratique, ce n’est pas une seule pratique, je vais me répéter, ou bien une seule technique qui est appliquée, mais souvent il y a un paquet de technologies. Donc si vous commencez par les chemins, un paquet de technologies d’agriculture intelligente face au climat peut être par exemple l’utilisation des variétés améliorées, résistantes par rapport à la sécheresse ou bien une variété à cycle court, par exemple. On promeut ça au niveau des paysans. En plus, comme deuxième élément, on dit aux producteurs d’associer à ça l’information climatique.

Maintenant on va voir la meilleure pratique de semis. Ça commence même par le labour. Dans le labour, on va aussi chercher les meilleurs moyens pour pouvoir conserver le sol et l’eau. Ce sont ces moyens-là qu’on va utiliser. Il ne faut pas tout le temps détruire la structure du sol. A part ça, on va parler de l’utilisation des engrais, où on va beaucoup plus miser sur les engrais organiques. On suit donc le processus comme ça et on fait une combinaison de pratiques qu’on propose souvent aux producteurs. Dans l’ensemble, c’est souvent cette combinaison-là qu’on propose au niveau opérationnel, c’est-à-dire au niveau du paysan.

Quels sont les rôles de chaque acteur, décideur, chercheur et paysan, dans la mise en œuvre effective de l’AIC ?

Tout le monde doit d’abord être sensibilisé par rapport à ça. Je pense que c’est en train de prendre depuis un moment, beaucoup comprennent déjà. Une fois que cela est fait, il faut maintenant que les gouvernants, les décideurs politiques prennent des décisions politiques intelligentes face au climat. Comme je vous l’avais expliqué par exemple, des subventions, des aides ou bien des lois qui encouragent ceux qui utilisent les meilleures pratiques. Par exemple, si la représentation nationale, c’est-à-dire l’Assemblée nationale, décide de prendre une loi, pour encourager ceux qui utilisent les engrais organiques ou bien ceux qui utilisent les semences améliorées résistantes par rapport aux sécheresses. Si les gouvernants prennent ces genres de décisions, ça facilite.

Au niveau des techniciens, ils sont chargés du suivi et ne peuvent que suivre les producteurs dans les fermes, dans les champs et donner des conseils par rapport à ce concept-là. Les chercheurs sont dans leur rôle de recherche action participative où ils conceptualisent ou identifient de nouvelles pratiques qu’ils analysent, qu’ils testent, sélectionnent les meilleures et puis vulgarisent via les agents du conseil agricole, bien évidemment.

Les producteurs, en tant que maillons essentiels de la chaîne, mettent en œuvre ces pratiques, suivent les conseils et je pense qu’ensemble, tout le monde sort gagnant et l’environnement aussi sort gagnant.

Finissons par les limites ou faiblesses de l’Agriculture Intelligente face au Climat.

Le concept est beaucoup plus globalisant. Les limites aujourd’hui qui sont en train d’être levées, c’est concrètement comment mesurer de façon méthodologique, avec une méthodologie robuste, le niveau d’intelligence climatique d’une ou une autre pratique. Ça c’est un défi. Dans la littérature, il y a plusieurs outils, il y a plusieurs méthodes. Mais aujourd’hui, il faut dire qu’il n’y a pas encore de convergence d’idées sur le plan méthodologique pour pouvoir faire ces analyses-là.

Aujourd’hui, par exemple, nous nous proposons un outil qui est sur la base d’une feuille Excel simple, que quelqu’un peut utiliser avec des formules à l’intérieur, pour savoir jusqu’à quel niveau la pratique ou bien l’action permet d’améliorer la productivité, et jusqu’à quel niveau aussi elle permet d’améliorer l’adaptation face au changement climatique. D’abord, quel risque climatique ça adresse et jusqu’à quel niveau maintenant ça adresse ? Est-ce que c’est un, deux, trois risques ? Ça permet aussi de calculer quel est le niveau d’atténuation de cette pratique-là. Tous ces éléments, mis ensemble, permettent d’évaluer les pratiques. Donc, c’est pour dire qu’enfin, il y a plusieurs méthodologies. Mais le défi, c’est qu’il n’y a pas encore une convergence de ces méthodologies-là. Tant est que si chaque méthodologie arrive à respecter les trois piliers, ça va.

Propos recueillis par Emmanuel M. LOCONON

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