La Tunisie dispose d’importantes réserves de phosphate, ressource jugée plus stratégique que le pétrole selon des experts du secteur, mais peine à convertir cet atout en croissance industrielle durable. Hédi Ghrib, ancien directeur adjoint au Développement à la Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG) avec plus de 35 ans de terrain, dresse un état des lieux sans concession et appelle à une refonte structurelle de la filière.
Le phosphate occupe une place irremplaçable dans la chaîne alimentaire mondiale. Composant clé des engrais, il n’existe à ce jour aucun substitut viable, contrairement aux combustibles fossiles pour lesquels les alternatives énergétiques se sont multipliées depuis les années 1970. Cette singularité fait du phosphate une ressource à part, dont la valeur stratégique ne cesse de croître. Le pic mondial de la demande est attendu autour de 2040. D’ici là, les gisements à haute teneur s’amenuisent progressivement, rendant l’extraction plus coûteuse et complexe. Les récents bouleversements géopolitiques, guerre en Ukraine, tensions autour du détroit d’Ormuz, ont accentué les déséquilibres sur les marchés agricoles et tiré les prix des engrais phosphatés à la hausse. Pour les pays producteurs capables d’en tirer parti, la fenêtre d’opportunité est réelle.
La Tunisie à la traîne malgré ses atouts
Face à cette conjoncture favorable, la Tunisie affiche un paradoxe criant. Dotée d’un phosphate sédimentaire de qualité, bien adapté aux procédés de transformation industrielle, le pays dispose pourtant d’un appareil productif fragilisé. La CPG assure l’extraction, mais dans des conditions qui appellent des ajustements profonds. Le Groupe chimique tunisien (GCT), lui, bute sur des contraintes d’approvisionnement qui limitent sa montée en gamme vers des produits à plus forte valeur ajoutée. La réorganisation de 2019, qui a séparé les activités des deux entités, est pointée du doigt comme un facteur ayant déstabilisé les équilibres internes du secteur. À cela s’ajoutent des besoins de modernisation des équipements, des tensions sociales récurrentes et une inadéquation croissante entre effectifs et niveaux de productivité dans un secteur à forte intensité technique.
Vers une stratégie intégrée de la mine à l’usine
Le vrai levier de transformation reste la chimie de spécialité. Le phosphate tunisien se prête à des usages industriels variés, de l’acide phosphorique aux engrais complexes, voire à certains intrants pharmaceutiques, des segments qui génèrent des marges bien supérieures à la simple extraction. Or, l’investissement en recherche et développement dans ce domaine est resté limité, réduisant la compétitivité internationale du pays. Pour Hédi Ghrib, la sortie de crise passe par trois leviers : un diagnostic industriel sérieux, une amélioration de la gouvernance des deux entreprises publiques, et l’élaboration d’une stratégie de filière cohérente de l’extraction jusqu’à la transformation. Le phosphate, insiste-t-il, n’est pas qu’une ressource minière : c’est un enjeu de souveraineté économique qui mérite une gestion à la hauteur de son potentiel.
LIRE AUSSI Mycotoxines : Des stratégies efficaces pour une éradication réussie



