Indétectables à l’œil nu, sans goût ni odeur, les mycotoxines altèrent la qualité des produits agricoles dès la phase de culture ou lors de l’entreposage. Leur prolifération est étroitement liée aux conditions climatiques : une chaleur élevée associée à une forte humidité relative crée un milieu de culture idéal pour les moisissures. Omniprésentes dans l’environnement, elles représentent une menace majeure pour la sécurité alimentaire ainsi que pour la santé humaine et animale, notamment les genres Aspergillus, Fusarium, Penicillium et Alternaria. Cependant, de simples gestes suffisent à les éradiquer pour permettre aux producteurs de sécuriser durablement leurs produits et de protéger les populations contre des pathologies graves comme les cancers hépatiques ou les retards de croissance.
Dans de nombreuses zones rurales en Afrique Subsaharienne, les céréales (maïs, mil, sorgho), les oléagineux (arachides, noix de cajou) et les fruits séchés sont souvent conservés dans des sacs ordinaires ou des greniers traditionnels en terre ou en paille. Ces installations, vulnérables aux insectes ravageurs et aux infiltrations d’eau, génèrent des microclimats propices au développement fongique. Pour l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), la maîtrise de ces contaminants nécessite l’application stricte de bonnes pratiques agricoles.
Selon le Code d’usages du Codex Alimentarius, révisé en 2014, la prévention débute bien avant la moisson. L’une des directives phares consiste à « lutter contre les mauvaises herbes à l’aide de méthodes mécaniques ou en appliquant des herbicides agréés ». Cette approche vise à réduire le stress hydrique et nutritionnel de la plante. L’élimination de la concurrence végétale permet à la culture d’accéder de manière optimale aux ressources minérales et hydriques, renforçant ainsi sa vigueur physiologique et sa résistance naturelle à l’invasion des spores fongiques du sol.
L’intégration de la technologie moderne offre aujourd’hui des leviers de contrôle extrêmement performants. En phase de croissance, l’application de souches atoxigènes, via la technologie Aflasafe développée par l’IITA (Institut International d’Agriculture Tropicale), agit comme un bouclier naturel. Ce produit, composé de grains de sorgho enrobés de champignons non toxiques, repose sur le principe de l’exclusion compétitive.
En colonisant la niche écologique avant les souches dangereuses, ces micro-organismes bénéfiques empêchent physiquement les champignons producteurs d’aflatoxines de s’installer sur la plante. Les données récoltées sur le terrain, au Bénin, Nigéria, Ghana, Mali, Rwanda, indiquent que cette méthode réduit les niveaux de contamination de 80 à 99 %, offrant une protection qui se prolonge bien après la récolte sans laisser de résidus chimiques nocifs dans l’environnement.

La gestion post-récolte : séchage et tri rigoureux
Une fois la moisson terminée, le protocole de sécurisation repose sur trois piliers : le séchage, la désinfection et le tri manuel. Le Codex Alimentarius insiste sur la nécessité de stabiliser les grains à des taux d’humidité critiques, généralement inférieurs à 13 %. Un séchage rapide et uniforme est essentiel pour stopper l’activité enzymatique des moisissures. Parallèlement, le nettoyage des lots permet d’éliminer les matières étrangères, les grains cassés ou les unités présentant des signes de décoloration. Ces éléments, souvent plus fortement contaminés, agissent comme des vecteurs de propagation de la moisissure au reste du stock. Le tri manuel, bien que fastidieux, demeure l’une des méthodes les plus efficaces pour abaisser immédiatement la charge globale en mycotoxines d’un lot. D’autres approches de lutte alternative sont développées par des équipes de recherche mais inexploitées. Il s’agit notamment de l’utilisation des plantes antifongiques (extraits de poivre noir, de feuilles de teck etc.) et des huiles essentielles comme celles du Laurier noble, menthe poivrée etc. (Adjovi et al. 20219; 2022).

Le stockage hermétique : une barrière physique et biologique
La protection finale est assurée par le stockage hermétique. Les dispositifs à triple épaisseur, tels que les sacs PICS (Purdue Improved Crop Storage), ou les silos métalliques étanches, révolutionnent la conservation en milieu tropical. En créant une atmosphère close, ces dispositifs favorisent l’épuisement naturel de l’oxygène par la respiration des grains et des éventuels insectes. Cet environnement devient rapidement hostile au développement des agents pathogènes. Les rapports techniques de l’IITA confirment que l’anoxie (absence d’oxygène) induit une dormance fongique, stoppant net la biosynthèse des métabolites toxiques. Les denrées ainsi préservées conservent leurs propriétés nutritionnelles et organoleptiques pendant plus d’une année, sans nécessiter l’usage de fumigeant ou d’insecticides chimiques.
Impacts socioéconomiques et perspectives
Au-delà de la réduction des risques sanitaires, ces méthodes combinées, génèrent des bénéfices économiques majeurs. Elles permettent aux petits producteurs de limiter les pertes post-récoltes, qui s’élèvent parfois à plus de 30 % des volumes produits. En respectant les normes de sécurité sanitaire, les agriculteurs accèdent à des marchés institutionnels et internationaux plus rémunérateurs, augmentant ainsi la stabilité de leurs revenus. Dans un contexte de changement climatique où l’irrégularité des pluies accroît le stress des plantes, l’adoption de solutions comme Aflasafe et les sacs PICS apparaît comme une nécessité stratégique. Cette transition vers une gestion intégrée des mycotoxines incarnerait une agriculture plus résiliente, capable de transformer un danger environnemental en une opportunité de développement durable, garantissant une nourriture saine du champ jusqu’à l’assiette du consommateur.
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