Afriqueagro-businessAgro-foresterie

Céréales contaminées : L’alerte des mycotoxines au Bénin

Sur les étals des marchés béninois,  les céréales telles que le maïs, le sorgho ou le millet débordent. Dans les rues, les casse-croûtes à base de céréales, de banane et de tubercules attirent les passants à toute heure de la journée. Ces aliments nourrissent des millions de personnes et contribuent à la sécurité alimentaire nationale. Toutefois, ils cachent une menace invisible que sont les mycotoxines. Ces toxines, produites par des Champignons microscopiques (moisissures), peuvent contaminer les aliments du champ jusqu’à l’assiette et nuire à la santé humaine.

Depuis les années 90 jusqu’en 2024, plusieurs travaux scientifiques menés au Bénin ont progressivement levé le voile sur cette faille de la sécurité sanitaire des aliments. Pris séparément, ces résultats sont déjà préoccupants. Mis ensemble, ils dressent un constat alarmant. Aucune céréale majeure, ni même les aliments transformés de rue n’est épargnée.

Le maïs, le plus exposé

Le maïs, principale céréale consommée au Bénin, apparaît comme la plus exposée aux mycotoxines. Sa vulnérabilité commence souvent au champ, sous l’effet du stress climatique ou des attaques de nuisibles. Elle se poursuit après la récolte, lors d’un séchage parfois insuffisant, puis au stockage, dans des conditions chaudes et humides. Sur les marchés, les grains et farines sont fréquemment exposés à l’air libre, offrant un environnement favorable au développement des moisissures.

En 2020, des travaux menés par ADJOVI et al. on montré l’importance de la contamination du maïs produit et stocké au Bénin, par les aflatoxines (30,43%) avec les taux les plus élevés dans les zones agroecologiques 5 et 6. Mais sans solution, cette contamination prend de plus en plus d’ampleur. Une autre étude menée par Fossou et al.2023 sur ce sujet a réalisé une cartographie de la distribution géographique des souches fongiques productrices d’aflatoxines et la contamination de plusieurs produits agricoles et alimentaires par les aflatoxines au Bénin. Plus récemment en 2024, les travaux de thèse doctorale de Émie Groppi, basée sur des échantillons de maïs collectés la même année sur plusieurs marchés béninois (Dantokpa, Abomey-Calavi, Porto-Novo et Azovè), met en évidence une forte présence de champignons du genre Fusarium. Plus précisement, Fusarium verticillioides. Cette espèce est connue pour produire les fumonisines qui sont particulièrement préoccupantes pour la santé humaine.

Fusarium verticillioides est un champignon ubiquitaire, capable d’infecter de nombreuses plantes, notamment les céréales telles que le maïs, le riz, le sorgho, le millet ou le blé. Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), 25 à 50 % des céréales dans le monde seraient contaminées par des mycotoxines. En effet, sur les 95 échantillons de maïs analysés sur les marchés béninois dans le cadre de la thèse de Emi Groppi, 36 % dépassaient la limite européenne de 1000 µg/kg en fumonisines, tandis que 58 % présentaient des teneurs inférieures à 800 µg/ kg. Bien que la majorité des échantillons soient conformes aux normes européennes, certains lots compris entre 800 et 1000 µg/kg représentent néanmoins un risque sanitaire potentiel. Les échantillons non conformes affichaient des concentrations très élevées, atteignant jusqu’à 9900 µg/kg, soit près de dix fois la norme autorisée.

Les niveaux de contamination les plus alarmants ont été observés sur les étals du marché de Dantokpa, de Porto-Novo, d’Azovè et d’Abomey-Calavi. Cette situation soulève un risque sérieux pour la santé publique. Une exposition chronique aux fumonisines est associée à des troubles digestifs, Du Sorgho des atteintes hépatiques et à un risque accru de cancers, notamment du foie. Les enfants, dont l’alimentation repose largement sur les bouillies et pâtes de maïs, figurent parmi les populations les plus vulnérables.

Du sorgho

Le sorgho et le millet ne sont pas epargnés

Longtemps perçu comme plus résistant, le sorgho n’est pourtant pas à l’abri des contaminations. Comme le maïs, il est sensible à l’humidité après la récolte et aux conditions de stockage souvent inadaptées. Principalement transformé de manière artisanale et consommé localement, il échappe largement aux contrôles sanitaires systématiques. Les analyses réalisées montrent que le sorgho est régulièrement colonisé par des champignons du genre Fusarium. Plusieurs espèces ont été identifiées, notamment Fusarium verticillioides et Fusarium andiyazi, toutes deux capables de produire des fumonisines. La présence de Fusarium andiyazi n’est pas surprenante, car il s’agit d’un phytopathogène commun du sorgho.

Les souches isolées présentent un potentiel toxinogène avéré, ce qui constitue un signal d’alerte important. Ces champignons peuvent produire les mêmes toxines que celles déjà détectées à des niveaux préoccupants dans le maïs. Une exposition répétée à ces mycotoxines peut affaiblir le système immunitaire, aggraver les troubles nutritionnels et accroître la vulnérabilité des populations déjà fragiles. A l’instar du sorgho, le millet occupe une place non négligeable dans l’alimentation au Bénin, notamment dans les régions du nord du pays. Sa contamination par les mycotoxines est moins documentée que celle du maïs, mais elle constitue un sujet émergent de préoccupation sanitaire. Les travaux récents, dont ceux de Groppi (2024), indiquent que le millet présente un profil de contamination distinct. Des champignons du genre Fusarium ont été isolés à partir d’échantillons collectés sur les marchés béninois en 2022, mais Fusarium verticillioides, principal producteur de fumonisines, n’y a pas été identifié de manière prédominante. Des expériences en conditions Casses croutes à base d’arachide que cette espèce produit significativement moins de fumonisines sur des milieux à base de millet que sur des milieux à base de maïs ou de riz. Sur le terrain, les enquêtes alimentaires intégrées, telles que le projet Total Diet Study, montrent que le millet peut néanmoins contenir des fumonisines, notamment en cas de séchage inadéquat. Les niveaux restent généralement plus modérés que dans le maïs. Le sorgho et le millet pourraient ainsi être considérés comme relativement plus sûrs que le riz ou le maïs, les deux céréales les plus consommées au monde. Toutefois, cette relative résilience ne doit pas conduire à une sous-estimation du risque, d’autant plus que le millet entre dans la composition de farines infantiles et peut être co-contaminé par d’autres mycotoxines.

Casses croûtes

Les casse-croûtes céréaliers, un risque au coin de la rue

La contamination ne s’arrête pas aux céréales brutes. Elle se prolonge jusqu’aux aliments transformés, consommés quotidiennement par des milliers de personnes. Une étude publiée en 2020, portant sur 114 échantillons de casse-croûtes céréaliers collectés dans sept départements du Bénin, révèle que plus de la moitié des produits analysés étaient contaminés par des moisissures. Des espèces telles qu’Aspergillus flavus, Aspergillus niger et Penicillium ont été identifiées. Elles sont connues pour produire des aflatoxines, parmi les mycotoxines les plus dangereuses pour la santé humaine. Ces aliments sont souvent vendus à proximité des caniveaux, exposés à la poussière, aux insectes et à la pollution atmosphérique. Manipulés sans protection et consommés sans cuisson ultérieure, ils représentent un risque sanitaire accru. En dehors des céréales et leurs dérivés, d’autres produits alimentaires sont sujets à cette contamination. Des travaux ont notamment montré la présence de mycotoxines dans les aliments séchées comme les épices séchées, le poisson fermenté et séché, le poisson fumé, les arachides, les cossettes d’ignames.

L’aflatoxine B1 est classée cancérogène certain. Une exposition chronique peut entraîner de graves atteintes du foie, une baisse de l’immunité et un risque accru de cancers, notamment chez les consommateurs réguliers et les enfants.

Un enjeu majeur de santé publique

Pris dans leur ensemble, les travaux scientifiques menés entre 2020 et 2024 montrent que la contamination par les mycotoxines au Bénin est diffuse, structurelle et largement sous-estimée. Elle résulte d’un enchaînement de facteurs, depuis les pratiques agricoles jusqu’aux conditions de stockage, de transformation et de vente. Face à ce danger invisible, les chercheurs appellent à renforcer la surveillance des mycotoxines, à améliorer les pratiques post-récolte et à sensibiliser producteurs, transformateurs et consommateurs. Car au-delà des quantités produites, c’est bien la qualité sanitaire des aliments qui conditionne durablement la sécurité alimentaire au Bénin.

Auriol HOUDEGBE

LIRE AUSSI Production des céréales : Une baisse mondiale attendue en 2026-2027

Afficher plus

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page
%d blogueurs aiment cette page :

Adblock détecté

S'il vous plaît envisager de nous soutenir en désactivant votre bloqueur de publicité