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« Si on me donne un prêt de dix millions c’est comme si on ne m’a rien donné »

Que va chercher une enseignante d’anglais au champ ? Quand Salatou Ouro Adohi a décidé de laisser tomber la craie, elle a ensuite tracé son propre chemin dans l’agriculture. Si les « gens » peinent à la comprendre, la présidente de l’ONG Alouguedoo (femme pilier du foyer) et PDG de l’établissement Zara Destin a une vision bien précise. Mais elle a besoin d’un « gros prêt » avec des conditions allégées pour concrétiser ses ambitions agricoles. Lumière sur le parcours d’une semencière à travers cette interview accordée à Agratime. Lisez plutôt !

Agratime : Vous êtes à la base enseignante avec 7 ans d’expérience. Vous avez enseigné quelle matière ?

Salatou Ouro Adohi : Je fus professeure d’anglais. En effet, je suis née au Ghana où j’ai fréquenté avant de venir continuer mes études au Bénin.

De l’enseignement à l’agriculture, comment s’est opérée cette transition et pourquoi ?

C’est un peu bizarre. De l’enseignement, j’ai d’abord créé mon ONG Alouguedoo basée à Djougou. Quand j’ai mis en place cette organisation non gouvernementale, j’ai eu un partenaire : la GIZ qui travaille plus avec les femmes. Ce partenaire a formé un groupe d’acteurs dont je faisais partie, en compost. Le compost étant dans l’agriculture, c’est à partir de là que j’ai commencé par travailler avec les agriculteurs. C’est là que j’ai eu concrètement l’idée de mener des activités au niveau de l’agriculture.

Vous produisez quoi, sur quelle superficie ?

Je produis le soja. Mais cette année, j’ai intégré le sésame. En ce qui concerne le soja, pour la première année, j’ai fait cinq (5) hectares. L’année passée j’ai fait dix (10) hectares. En 2023, je n’ai pas eu suffisamment de temps, mais j’ai au moins douze (12) hectares de soja. Quant au sésame nouvellement entamé, je l’ai fait sur une superficie de deux (2) hectares pour voir si le sol est favorable à cette culture. S’il en est ainsi, à partir de l’année prochaine, je vais multiplier.

Vous faites tout cela seule ou vous avez de la main d’œuvre et celle-ci est-elle toujours disponible ?

J’ai la main d’œuvre. Mais on a généralement un énorme problème de disponibilité de cette main d’œuvre-là. Ce qui moi me facilite la tâche, en fait, mon papa est togolais, je suis restée aussi au Togo, donc je maitrise des zones où il y a la main d’œuvre. Avant de commencer, je vais là-bas pour discuter avec les gens. Dès que ça commence, je les appelle. Moi-même, parfois je m’y rends avec ma voiture pour les convoyer. Je les emmène sur mes exploitations pour y travailler pendant un mois et ils repartent ensuite.

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Dans un contexte africain où l’accès de la femme aux terres est difficile, comment vous vous gérez ça ?

Ce n’est pas facile. Moi, mon père – paix à son âme – avait des domaines. Avant sa mort, j’ai pris au moins dix hectares. C’était comme une forêt. Mais lorsque j’ai fini en même temps de labourer, mes frères se sont présentés pour commencer par poser des problèmes. Cette année-là, j’ai dû laisser la terre, je n’ai pu rien faire parce que je ne voulais pas avoir des problèmes. Mais je suis allée chez ma maman et j’ai cherché des terres. On m’a donné des terres sur lesquelles je cultive. Là également, j’ai eu des difficultés parce que quand les gens viennent me voir au champ, ce qu’ils disent [est souvent embêtant mettant en avant mon niveau intellectuel qui dépasserait les travaux champêtres]. Pour cela, il y a une année, ce que j’ai produit, croyant avoir de bonnes récoltes, ce fut le contraire. Pendant ce temps, ceux qui sont autour de moi ont récolté abondamment. Or, j’entretiens bien mes cultures, je mets tous les moyens nécessaires pour que ça évolue.

Qu’est-ce qui peut expliquer cela ?

Vous savez, dans notre milieu, pour qu’une femme réussisse c’est un peu difficile. En fait, les hommes se disent que l’agriculture est leur travail. Dès lors, si une femme émerge mieux qu’eux, cela devient un problème. Ils mettent tous les moyens nécessaires pour pouvoir empêcher la femme en question d’évoluer. Donc l’année-là, quand ça s’est passé, j’ai quitté. C’est ma belle-famille qui m’a baillé une terre pour un certain nombre d’années. Mais je suis en train de chercher des hectares à acheter pour que cela devienne définitivement ma propriété.

Vous êtes PDG de l’établissement Zara Destin. Quelles sont vos missions ?

L’établissement Zara Destin évolue dans le BTP (Bâtiment et travaux publics). Bien avant que je ne devienne enseignante, j’ai travaillé comme secrétaire dans une entreprise de construction pendant au moins neuf (9) ans. Donc je maîtrise ce secteur-là si bien que quand j’ai créé l’entreprise j’ai introduit le BTP. En dehors de ça, nous sommes dans les produits tropicaux (soja, anacarde, sésame, etc.). Là, j’ai un partenaire indien avec qui je travaille chaque année. Même actuellement il est là. On exporte les produits tropicaux. A part ça, nous faisons le compostage. Etant formée sur le compost, je fais aussi la vente. Les producteurs me sollicitent sur leurs fermes où je vais leur produire du compost et ils me paient. Par ailleurs, il y a également la multiplication des semences. A ce niveau, j’ai mis en place des groupements parce que moi seule je ne peux pas tout faire.

Parlez-nous de votre ONG.

L’ONG s’appelle Alouguedoo qui veut dire ‘’femme pilier du foyer’’. En fait, lorsque j’étais enseignante, le milieu de ma maman qui est la Donga [un département du centre-ouest du Bénin, limitrophe du Togo], c’est par là que j’ai commencé par enseigner. J’ai observé que les filles du milieu n’avaient pas d’objectifs. Elles vont à l’école le temps de grandir, de trouver des hommes à marier pour enfin quitter la maison familiale. Cela me choquait quand je voyais des filles se battre pour des hommes. Elles ne cherchent pas à évoluer, à aller loin.

J’ai alors eu l’idée de créer une association. J’ai commencé par une association des femmes professeures de la Donga. On était soutenues par les directeurs, on passait dans tous les établissements de la Donga pour sensibiliser les filles. C’est après qu’un directeur m’a appelée pour apprécier l’initiative et suggérer l’idée de créer une ONG. De là, j’ai créé l’ONG en me donnant comme mission d’œuvrer pour l’autonomisation de la femme, l’éducation de la fille, l’alphabétisation. Après, j’ai eu d’autres champs d’actions qui se sont ajoutés parce que j’ai eu des projets avec le centre national de sécurité routière au niveau du code de la route et consorts. Ensuite, la GIZ aussi m’a accompagnée au niveau de l’assainissement. J’ai intégré également l’environnement.

Est-ce que dans votre mission vous incitez aussi chez la couche féminine l’envie d’aller à l’agriculture ?

Oui ! C’est même la raison pour laquelle j’ai créé des groupements. Ces groupements sont généralement composés des filles-mères, celles qui ont été à l’école mais sont tombées enceinte durant leur cursus scolaire, n’ayant pas eu les moyens de continuer, ont dû abandonner. Ce sont ces filles-là que j’ai récupérées. Comme je le disais, dans la Donga, les jeunes filles courent derrière les jeunes hommes pour se marier, c’est après être engagées dans le foyer qu’elles rencontrent des difficultés et se retournent. Il y a donc plusieurs filles divorcées. Je les ai accueillies dans les groupements ; certaines sont dans la transformation du soja, du gari ; d’autres font le maraichage.

De quoi les femmes et les jeunes de la Donga ont-ils besoin pour contribuer pleinement au développement de l’agriculture dans la localité ?

Si je prends l’exemple des femmes, ce dont elles ont besoin c’est d’abord la sensibilisation parce qu’elles se disent que ce n’est pas leur chose. Moi femme, quand on me voit au champ, il y a des gens qui me demandent : « qu’est-ce que tu cherches au juste ? ». Mon mari, il dispose du nécessaire, ce n’est pas l’argent qui me manque. Mais les gens me demandent ce qui me pousse à faire tout cela.

Alors qu’est-ce qui vous pousse ?

Bon, je ne sais pas. Moi-même j’ai envie. Quand je vois, ça m’intéresse et je dis que je vais le faire puis je m’investis. Donc par rapport aux femmes, je pense que c’est un manque de volonté, je ne sais pas si c’est le cas ou bien si c’est l’ignorance. Mais nous on sensibilise dans ce sens pour que les femmes puissent comprendre. Elles ont déjà acquis certaines habitudes et c’est difficile. Toutefois, on sait qu’on va y arriver.

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Avez-vous un message particulier à passer à ces jeunes filles dont on dit aujourd’hui qu’elles « ne veulent rien faire » et un appel à l’endroit de l’Etat ?

Actuellement, si j’ai quelque chose à dire aux jeunes filles, c’est de cesser de compter sur les hommes. En effet, apparemment les femmes se disent qu’elles n’ont pas à se gêner, que les hommes sont là. C’est faux ! Là où nous sommes, il y aura un moment où si toi la femme tu n’as pas l’argent ou si tu n’as rien tu ne pourras pas trouver un homme dans ta vie. Vu le coût de la vie, moi je n’accuse pas les hommes. Avant, si nos mamans étaient à la maison, c’est parce que la vie était facile. Aujourd’hui tout est cher. L’homme seul ne peut pas prendre en charge tout. Il faut donc que la femme aussi travaille pour pouvoir contribuer avant d’avoir une vie dont on rêve. Les jeunes aujourd’hui veulent gagner de l’argent tout de suite ; ils ne veulent pas souffrir. Moi j’ai mis plus de six ans, sept ans voire plus pour arriver là où je suis aujourd’hui. On doit donc faire doucement et avoir la patience, la volonté et l’espoir qu’un jour ça va aller.

A l’endroit de l’Etat, qu’il fasse un effort pour nous accompagner. Nous les femmes, ce qu’il nous manque aujourd’hui c’est des moyens nécessaires, sinon beaucoup ont l’ambition, mais il n’y a pas l’argent.

Pour prendre l’argent à la banque, il faut une garantie et cette garantie que la banque demande aujourd’hui c’est une convention. Tu n’as jamais eu la chance d’avoir une terre et où est-ce que tu vas trouver la convention-là ? Qu’on revoie les conditions d’obtention de crédits, c’est ça surtout. Cela peut vraiment nous aider.

Sinon on est vraiment dynamiques, on veut évoluer mais c’est la seule chose qui nous bloque. Aujourd’hui, moi je ne vais pas vous mentir, si on me donne un prêt de dix millions c’est comme si on ne m’a rien donné. Je veux un gros prêt parce que j’ai beaucoup de choses à faire et dans lesquelles je sais que je peux réussir. Ils n’ont qu’à nous accompagner, ils n’ont qu’à nous faciliter la tâche.

Est-ce qu’une agricultrice autonome est une femme insoumise ?

Non, non ! Vous savez, après tout nous sommes des Africains. Moi je le dis toujours, les gens disent que je suis bête mais ça ne me dit rien, tu peux avoir tous les diplômes et toi ton mari aura peut-être le CEP, à la maison, tu dois t’abaisser. Si tu ne fais pas cela, je vous jure, tu ne pourras même pas évoluer parce que l’homme va passer par tous les moyens pour t’empêcher. Il faut donc faire doucement, se soumettre. La soumission est de rigueur. Au travail, tu peux prendre tes décisions mais à la maison, la femme doit être soumise si elle veut vraiment évoluer à moins qu’elle divorce. Sinon elle est obligée d’être soumise.

Propos recueillis par Emmanuel M. LOCONON

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