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Benjamin Rivoire : « L’industrie semencière est très lucide sur la dynamique du marché africain »

Face aux défis alimentaires et climatiques qui s’intensifient en Afrique, le rôle de l’innovation variétale et de la structuration de la filière semencière devient central. À l’occasion du Congrès international sur les semences qui s’est tenu à Istanbul, Benjamin Rivoire, responsable des sujets techniques au sein de l’International Seed Federation (ISF), a répondu aux questions d’Agratime. Il revient sur les initiatives menées sur le continent africain, les enjeux d’accès à l’innovation pour les petits producteurs, et la nécessaire complémentarité entre secteur public et privé pour construire une agriculture durable et inclusive.

Agratime : Quelles sont les actions de l’ISF en Afrique ?

Benjamin Rivoire : Une initiative appelée : ‘’ Seed Resilience Project’’ a été lancée au Rwanda il y a deux ans. L’idée était de mettre à disposition de nouvelles variétés de plantes, essentiellement des plantes potagères. L’objectif était de les mettre à disposition des agriculteurs pour qu’ils puissent tester ces variétés par rapport à des variétés plus anciennes ou locales, et observer les différences, notamment en termes d’apports, d’innovation, de qualité de production, de rendement, de résistance aux maladies ou aux pathogènes, ainsi que d’apporter une diversification dans le matériel végétal accessible aux agriculteurs. Pour l’ISF, il est important de toujours donner le choix aux agriculteurs, afin qu’ils puissent décider quelle est la meilleure variété à utiliser, notamment en termes de résistance aux conditions climatiques changeantes, et qu’ils puissent avoir accès à cette innovation.

Comment peut-on allier productivité et résilience au changement climatique ?

Productivité et changement climatique sont ainsi étroitement liés, et l’accès à l’innovation est la clé pour y faire face. Il s’agit justement de réfléchir dès aujourd’hui aux problématiques de demain : produire au mieux une alimentation saine, en quantité suffisante, voire supérieure, tout en répondant aux conditions climatiques changeantes. Avec le projet au Rwanda, nous avons sélectionné environ 5 à 10 espèces carottes, aubergines, tomates, entre autres et nous avons constaté qu’en termes de rendement, là où une ancienne variété produisait un (1), une nouvelle variété peut désormais produire jusqu’à dix (10).

Ainsi, sur la même surface, que ce soit un jardin, une petite ferme, ou une production à plus petite échelle, on peut produire dix fois plus avec des variétés plus résistantes, notamment au transport, ce qui réduit les pertes post-récolte. C’est vraiment cette idée d’accès à l’innovation, en commençant par des semences de qualité en termes de germination, de pureté, etc. qui permet de produire des aliments sains, de bonne qualité, tout en répondant aux défis climatiques. Les résultats sont très satisfaisants, et l’essentiel, c’est que les agriculteurs puissent en faire eux-mêmes l’expérience, constater les résultats, et ensuite choisir la variété qu’ils souhaitent acheter.

Existe-il des partenariats locaux pour permettre aux agriculteurs de s’approvisionner ou de reproduire à plus grande échelle ce que vous mettez en place ?

En Afrique, nous travaillons beaucoup avec notre organisation sœur, l’AFSTA, l’Association africaine des semenciers, basée à Nairobi, mais avec un champ d’action couvrant l’ensemble du continent. Cette organisation a établi des partenariats spécifiques dans certains pays afin de développer et structurer la filière semencière. Ce qui est essentiel, c’est aussi le partenariat avec les autorités locales, afin de créer un environnement propice à l’investissement et à la structuration des entreprises semencières.

Il y a donc un aspect réglementaire important, ainsi qu’un partenariat avec les associations nationales de semenciers. Par exemple, l’entreprise Tropicasem est très implantée, notamment au Bénin, où elle s’appuie sur un réseau de distributeurs. Grâce à cela, un agriculteur peut se rendre dans le village le plus proche et accéder à des variétés conditionnées, dont la qualité a été vérifiée.

A l’extrême gauche, Benjamin Rivoire, responsable des sujets techniques au sein de l’ISF

De votre expérience et de votre parcours, pensez-vous qu’il faut encourager l’agriculture biologique plutôt que l’agriculture conventionnelle ?

Je pense qu’il faut encourager tous les types d’agriculture qui répondent à des besoins spécifiques, en fonction de contextes locaux particuliers. On sait par exemple que si l’on mettait en place uniquement l’agriculture biologique aujourd’hui, cela poserait un problème de productivité. Cela tient au ratio entre la surface disponible et la production attendue. En revanche, l’agriculture biologique, dans certains cas et pour certains marchés, permet aussi de réfléchir autrement l’agriculture conventionnelle, et d’introduire de nouvelles approches, notamment en ce qui concerne l’utilisation de certains intrants dont l’effet peut être négatif à long terme.

Il faut également prendre en compte la question du marché. En général, les productions biologiques ont des rendements plus faibles, comme cela a été montré à la fois dans la littérature et sur le terrain. L’agriculteur devra donc vendre son produit à un prix plus élevé pour compenser ses coûts de production. C’est pourquoi il est important de réfléchir à la rentabilité de ce type de production, afin de s’assurer que l’agriculteur puisse couvrir ses charges et vivre de son activité. Nous ne favorisons pas une forme d’agriculture au détriment d’une autre. Il existe aussi d’autres formes d’agriculture. Ce que j’apprécie particulièrement, c’est le concept d’agriculture raisonnée, qui vise à produire de manière optimale, avec une vision à long terme, à la fois pour préserver l’outil de production notamment le sol et pour proposer aux consommateurs des produits sains, qui les nourrissent et participent à leur bonne santé.

Pourquoi l’Afrique semble-t-elle susciter si peu d’intérêt de la part de certaines entreprises semencières, d’après les sondages ?

Je pense justement que ce qui peut parfois leur faire peur et les freiner, c’est le marché un peu trop fragmenté et pas assez bien structuré. Cela les décourage un peu, car cela implique de repartir de zéro, d’aller voir individuellement les agriculteurs. C’est là qu’il y a un besoin, et ça fonctionne dans certains pays où une structuration a été mise en place.

En revanche, l’industrie semencière est très lucide sur la dynamique du marché africain. Elle sait que la demande est en forte augmentation, notamment avec l’évolution démographique dans certains pays. On sait, par exemple, que le Nigeria et d’autres pays seront des acteurs majeurs en termes de population et d’agriculture dans les années à venir. Il y a donc clairement un intérêt pour les entreprises d’être présentes sur ce marché.

Propos recueillis par André TOKPON

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