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Fragmentation des forêts au Cameroun: La survie des grands singes en question

Alors que l’exploitation des forêts s’intensifie au Cameroun, les grands singes perdent progressivement leurs habitats. Cette situation fragilise leurs populations et accentue les risques sanitaires pesant sur leur survie.

Considéré comme l’un des principaux réservoirs de biodiversité d’Afrique centrale, le Cameroun voit son couvert végétal se désintégrer sous l’effet conjugué de l’agriculture, de l’exploitation forestière et de l’urbanisation. Depuis plusieurs décennies, cette dynamique isole progressivement les populations de grands singes, notamment le chimpanzé Nigeria-Cameroun (Pan troglodytes ellioti) et les gorilles de l’Ouest (Gorilla gorilla), désormais confinés dans des îlots forestiers parfois séparés de plusieurs centaines de kilomètres.

Parmi ces massifs, la forêt d’Ebo, située dans la région du Littoral, illustre cette tragédie silencieuse. Abritant une richesse exceptionnelle, on y retrouve onze (11) espèces de primates diurnes, dont deux espèces classées en danger sur la liste rouge de l’UICN : le colobe rouge de Preuss (Piliocolobus preussi) et le singe de Preuss (Allochrocebus preussi), une espèce endémique du Cameroun et du Nigéria. Des recherches menées en 2024 par Nkemnyi Standly Nkengbeza (IRAD et Université de Buea) révèlent que ce massif contient à lui seul environ 13 % de l’aire de répartition restante du singe de Preuss. Pourtant, cet écosystème unique est aujourd’hui gravement menacé par l’expansion agricole, le braconnage et l’exploitation forestière. « Au Cameroun, deux sous-espèces de gorilles sont encore peu connues. Jusqu’en 2022, nous pensions qu’elles étaient séparées par la population isolée de la forêt d’Ebo, distante de plus de 200 km des autres groupes », explique Dr Ekwoge Abwe, Climatologue spécialisé en conservation des grands singes, évoquant le degré de fragmentation des habitats, qui empêche les échanges entre groupes.

Piliocolobus preussi

L’homme et le climat en cause

La fragmentation des forêts camerounaises est principalement le résultat des activités humaines. Les cultures sur brûlis, les plantations commerciales et la construction de routes forestières morcellent les paysages et facilitent l’accès à des zones jusque-là préservées. Ces nouvelles voies de pénétration ouvrent la porte à l’exploitation illégale du bois et au braconnage. Selon Global Forest Resources Assessment 2025 de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), l’extension agricole et l’occupation des terres continuent de peser lourdement sur les forêts tropicales, malgré un ralentissement récent de la déforestation à l’échelle mondiale. « Aujourd’hui, le véritable problème qui constitue une menace pour les grands singes sont les pertes d’habitats. On parle d’agriculture, de développement, des constructions de route. Avec ses extensions, certaines populations de gorilles et de chimpanzés disparaissent », alerte Dr Abwe.

À cette pression anthropique s’ajoute le changement climatique. Les périodes de sécheresse prolongées et l’irrégularité des précipitations modifient la disponibilité alimentaire. La production des arbres fruitiers diminue, et certaines plantes disparaissent, réduisant les ressources naturelles essentielles à la survie des primates. Ces facteurs combinés fragmentent progressivement l’habitat, limitant la capacité des populations à se disperser ou à se reproduire dans de nouvelles zones.

Grands singes

Isolement génétique et promiscuité risquée

L’isolement des groupes a des conséquences directes sur la santé des populations. Enfermés dans des espaces réduits, les chimpanzés et les gorilles ne peuvent plus échanger de gènes avec d’autres communautés, ce qui accroît le risque de consanguinité et d’extinction locale. Dans la réserve de Kom-Wum, au Nord-Ouest du Cameroun, une enquête menée par Chefor Fotang en 2023 et publiée dans la revue Primates indique que moins de 9 % du territoire demeure écologiquement adapté aux chimpanzés.

Cette contraction de l’habitat pousse également les animaux à modifier leurs comportements. Des travaux publiés en 2025 dans African Journal of Ecology signalent la présence de chimpanzés et de gorilles dans des forêts périurbaines fortement dégradées à Mbalmayo et Zamakoe. Cette proximité inédite avec les habitations humaines augmente inévitablement les frictions avec les communautés riveraines.

Mais le danger le plus insidieux est peut-être sanitaire. Le rapprochement entre l’homme et l’animal facilite la transmission d’agents pathogènes. « Nos recherches ont montré, au moins chez les gorilles orientaux, que des virus respiratoires humains ont pénétré leurs populations. Nous avons identifié le métapneumovirus humain chez des gorilles, et les maladies respiratoires constituent l’une des principales causes de mortalité chez ces animaux », explique Amy Bond, directrice de la communication de l’organisation Gorilla Doctors. Dans ces paysages fragmentés, où la cohabitation est devenue inévitable, la circulation du virus mpox (variole du singe) et d’autres pathogènes représente un facteur supplémentaire d’instabilité pour des populations déjà vulnérables.

L’espoir d’une conservation inclusive

Face à ce constat alarmant, la protection et la restauration des forêts sont plus qu’une nécessité : une urgence. Pour Dr Abwe, la création de zones protégées, la réhabilitation des corridors écologiques et une régulation stricte de l’exploitation forestière sont des mesures indispensables pour restaurer la connectivité entre les habitats. Mais aucune stratégie ne pourra réussir sans l’implication des populations locales. « Les habitants possèdent une connaissance fine des habitats et des comportements des singes. Ils peuvent devenir des acteurs actifs de leur protection si le gouvernement privilégie le dialogue plutôt que de les considérer comme une menace », insiste Dr Abwe.

L’approche One Health, qui intègre la santé humaine, animale et environnementale, est également jugée essentielle pour limiter la propagation des maladies dans ces écosystèmes fragilisés. Enfin, la coopération internationale et le rôle des médias restent cruciaux. Comme le souligne Amy Bond, il est impératif de « relayer les enjeux, mettre en lumière des solutions concrètes et soutenir les programmes de conservation à long terme (ndrl )» pour que ces trésors de biodiversité ne disparaissent pas définitivement.

Morel GOUKOUE

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