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Burkina Faso : Un système d’alerte précoce, une priorité face aux risques climatiques, selon Dr Chantal KARAMBIRI

Alors que le Burkina Faso est durement frappé par les effets du changement climatique, ses ressources en eau sont de plus en plus menacées. Docteur B. L. Chantal N. KARAMBIRI, géographe et chercheur à l’Institut des Sciences des Sociétés du Burkina Faso, rattaché au Centre National de la Recherche Scientifique et Technologique de Ouagadougou, alerte sur les conséquences directes de la baisse de la pluviométrie sur les écosystèmes hydriques. Dans cet entretien mené par Agratime en marge du 38ᵉ colloque de l’Association Internationale de Climatologie, elle partage les résultats de ses recherches, les zones les plus vulnérables, les modélisations hydrologiques en cours, ainsi que les pistes concrètes d’adaptation pour un pays où l’eau conditionne l’avenir agricole.

Agratime : Quel est l’état actuel du climat au Burkina Faso ?

Dr. B. L. Chantal N. KARAMBIRI : Au Burkina Faso, le climat est marqué par une variabilité climatique, avec une baisse de la pluviométrie dans certaines zones, un début tardif, une fin précoce de la saison des pluies et des poches de sécheresse au cours de la saison. On observe aussi des inondations dans de nombreuses localités entraînant des ruptures de ponts, des routes coupées, ce qui gêne la circulation et impacte également la production agricole.

Nous remarquons aussi une hausse de la température avec des canicules, des vagues de chaleur, surtout dans les mois d’avril et de mars. Les zones qui sont les plus vulnérables sont notamment la zone sahélienne et la zone nord soudanienne. Dans la zone sud-soudanienne, on remarque aussi une variabilité importante de la pluviométrie, mais pas aussi marqué que dans la zone sahélienne.

Quels sont les impacts les plus visibles des changements climatiques sur les ressources en eau au Burkina Faso ?

Les impacts les plus visibles sont essentiellement la baisse des ressources en eau, car celles-ci dépendent fortement de la pluviométrie. La hausse des températures entraîne aussi une forte évaporation des eaux de surface. On observe également une baisse des écoulements dans certains bassins versants comme ceux du Sourou ou du Nakanbé.

Nous avons fait des projections à l’échelle 2050 dans le bassin versant du Sourou. C’est un bassin transfrontalier entre le Burkina Faso et le Mali où il y a une zone aménagée avec plus de 6000 ha aménagés. C’est des données Cordex que nous avons utilisées pour essayer de voir comment la pluviométrie, la température et les ressources en eau vont se comporter d’ici à 2050. Nous avons fait une prédiction des ressources en eau. Les prévisions montrent qu’il y aura une baisse des écoulements dans le bassin versant du Sourou au Burkina Faso. Nous avons constaté une baisse de la pluviométrie qui va conduire à une baisse d’environ 4 à 5 % des écoulements.

Nous avons donc utilisé le modèle du Génie Rural à deux paramètres au pas de temps mensuel (GR2M) pour faire ces prédictions afin d’apporter notre contribution à la gestion des ressources en eau, qui est capitale pour un pays agricole comme le nôtre.

Quel rôle joue aujourd’hui la recherche scientifique burkinabè dans la formation des politiques de gestion de l’eau ?

La recherche scientifique joue un grand rôle dans la formation des politiques de gestion de l’eau. De nombreux chercheurs orientent leurs travaux sur la mobilisation et la protection des ressources en eau, en essayant de faire des modélisations pour voir comment les ressources en eau vont être à l’horizon 2050. C’est dans cette optique que des études ont été menées dans le bassin du Sourou, sur le barrage de Boura, ainsi que sur le bassin du Nakanbé, afin d’anticiper l’évolution des ressources et de proposer des mesures de protection. Par exemple, l’augmentation des températures entraînera une forte évaporation des cours d’eau, entrainant une forte perte des eaux de surface.

De ce fait, des activités telles que planter des arbres le long des cours d’eau ou utiliser des plaques solaires pour couvrir les plans d’eau et limiter l’évaporation ont été proposées. D’autres idées concernent l’exploitation ou la construction de barrages souterrains pour améliorer l’accès à l’eau ont été également pensées. Les chercheurs travaillent en collaboration avec les agents du ministère de l’Environnement, de l’eau et de l’assainissement. Ce ne sont donc pas des actions isolées, mais bien des partenariats.

eau
Réhabilitation d’un barrage hydro‑agricole (Dorossiamasso à Guiriko), organisée par l’Office national des barrages et aménagements hydro‑agricoles, @DCRP/MARAH

Comment la recherche scientifique sur les ressources en eau est-elle soutenue au Burkina Faso ?

Au Burkina Faso, cette recherche est bien soutenue et bien structurée à travers la mise en place des bassins. Les agences de bassins sont les organes qui traitent des questions de la Gestion Intégrée des Ressources en Eau (GIRE). Avec la mise en place du Plan d’Action pour la Gestion Intégrée des Ressources en Eau (PAGIRE), le pays est divisé en 5 Agences de l’Eau. Au sein de ces agences, on note la création des Comités Locaux de l’Eau (CLE) qui essaient de gérer l’eau de la plus grande échelle à la plus petite échelle en intégrant tous les usagers.

Les défis liés à la mise en œuvre de la GIRE sont essentiellement les questions d’ordre financier. Sinon, la GIRE est bien appliquée. Les cinq agences de l’eau fonctionnent très bien. Cependant, s’il y a beaucoup de financement, il se pourrait qu’on puisse augmenter le nombre de comités Locaux de l’Eau. La police de l’eau, ainsi que les autres organes, pourront être encore plus sur le terrain pour sensibiliser et/ou réprimander ceux qui ne respectent pas les normes en matière de protection des ressources en eau.

Les résultats de nos recherches sont partagés à travers la production de policy briefs, d’articles de vulgarisation. Souvent, nous repartons sur le terrain pour faire le point aux populations après une étude et à travers aussi les articles scientifiques. Pour le grand public, c’est surtout à travers les articles de vulgarisation et les policy briefs que nous essayons de vulgariser les résultats de nos recherches.

Quelles sont, selon vous, les priorités immédiates pour préparer le Burkina Faso aux risques climatiques futurs ?

Les priorités sont d’abord la mise en place d’un bon Système d’Alerte Précoce (SPA). Un SPA appliqué de A à Z, c’est-à-dire avant, pendant et après les événements climatiques. Aussi, il sied de renforcer les capacités de production de l’Institut de l’Environnement et de Recherches Agricoles (INERA), afin de rendre disponibles davantage de semences améliorées, notamment des semences à cycle court, pour permettre aux populations de maintenir leur production agricole.

Eau potable
Une goutte d’eau jaillissant d’un robinet (Illustration)

Il faut également sensibiliser les populations à éviter le gaspillage de l’eau vue qu’on ne peut plus se baser uniquement sur la production pluviale. Avec les changements climatiques, il est nécessaire d’optimiser la production irriguée, ce que nos autorités font déjà en partie. En effet, de nombreux aménagements hydroagricoles sont en cours, et plusieurs barrages sont réhabilités pour permettre le stockage de grandes quantités d’eau pendant la saison des pluies, en vue de pratiquer l’agriculture de contre-saison, l’agriculture irriguée en saison sèche, afin de compléter la production agricole. Il faut utiliser des méthodes d’irrigation qui économisent l’eau, comme le goutte-à-goutte par exemple.

Avez-vous observé des changements dans les comportements à la suite de vos recherches ?

Au Burkina Faso, tout le monde est conscient de la variabilité climatique. C’est pourquoi les populations adoptent des mesures d’adaptation, notamment dans le domaine agricole. De nombreuses pratiques sont mises en œuvre pour faire face à ces défis, comme les techniques de conservation des eaux et des sols tels que le zaïs, les cordons pierreux, les demi-lunes, ainsi que l’adoption de variétés à cycle court. L’Agence Nationale de la Météo (ANAM) met également à disposition de la population des informations climatiques, ce qui leur permet de choisir, en fonction des prévisions, les variétés les plus adaptées afin d’optimiser les rendements.

Quel est votre message à l’endroit de la jeunesse scientifique africaine ?

Je dirais qu’il faut utiliser les nouvelles technologies dans nos recherches pour aller plus loin. Il ne faut pas rester uniquement dans le descriptif ou les recherches empiriques. Nous disposons de nombreux outils, notamment la modélisation, la télédétection pour réorienter nos travaux.

Il faut persévérer, bien que le manque de financement soit un réel obstacle pour beaucoup de chercheurs africains. J’encourage les chercheurs africains à innover, à développer. Grâces à ses différentes initiatives, on pourra atteindre de meilleurs résultats.

Propos recueillis par Auriol HOUDEGBE

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