
Dans un contexte de changement climatique, de pression démographique et d’insécurité alimentaire, le Bénin accélère la modernisation de son agriculture. Mais mécaniser ne suffit pas. Encore faut-il que les machines soient adaptées aux types de sols, aux cultures et aux réalités socio-économiques locales. Ce 18 juillet 2025, la Commission Permanente Agriculture, Élevage, Pêche, Foresterie et Arboriculture (CPA) de l’ANSALB a réuni experts et chercheurs sur la question lors d’un Vendredi de l’Académie dans la salle de conférence de l’École Polytechnique d’Abomey-Calavi (EPAC) de l’Université d’Abomey-Calavi.
L’agriculture béninoise, dans sa forme ancienne, reposait sur des techniques essentiellement manuelles, héritées des pratiques traditionnelles. Faute d’outils modernes, les travaux agricoles étaient éprouvants, affectant la qualité de vie des producteurs. « Dans un contexte où l’agriculture béninoise doit se moderniser pour relever les défis de la sécurité alimentaire, de la croissance inclusive et de la résilience climatique, la question des technologies agricoles et de leur accessibilité devient centrale », a précisé le discours du président du CPA, Moudachirou Mansourou.

L’introduction progressive de la mécanisation a permis d’espérer une amélioration des conditions de travail et une hausse de la productivité. Cependant, ces équipements n’ont pas toujours été utilisés de manière adaptée aux réalités locales, provoquant parfois des effets contraires à ceux attendus. « Les machines agricoles ont été importées et les mêmes machines sont utilisées sur les mêmes sols. Or c’est une erreur. Pour chaque sol, il faut son type de machine si nous voulons réduire la pénibilité du travail », a fait constater le professeur Guy Apollinaire Mensah, ingénieur agronome.
Face à ces constats, le Vendredi de l’Académie du 17 juillet s’est penché sur la question, avec la présentation de six communications portant sur les enjeux, les défis et les perspectives d’une mécanisation réellement adaptée à l’agriculture béninoise. L’objectif : proposer une mécanisation adaptée aux réalités socio-économiques et environnementales du Bénin, afin de véritablement soutenir le développement agricole durable. Mais avant de penser à mécaniser, encore faut-il bien connaître les sols sur lesquels s’exerce l’activité agricole.
Mieux connaître les sols pour mieux mécaniser
Le Bénin dispose de six grands types de sols selon le pédologue Gustave Dieudonné Dagbenonbakin : les sols minéraux bruts, les sols peu évolués, les sols hydromorphes, les sols ferralitiques, les sols ferrugineux tropicaux et les vertisols. Au cours de sa communication, le pédologue a indiqué que chaque type de sol présente un potentiel agricole spécifique.
En effet, les sols minéraux bruts ne sont pas recommandés pour les activités agricoles. Les sols peu évolués, que l’on retrouve en zones littorales ou sablonneuses, sont bien adaptés au cocotier, au filao ou à des programmes de reforestation. Les sols hydromorphes, souvent saturés en eau, conviennent à des cultures sous maîtrise hydrique telles que le riz ou la canne à sucre. « On a les sols ferralitiques […] aptes aux palmiers, aux cultures pérennes et vivrières. Mais, lorsqu’on exploite ces sols, il faut respecter les pratiques de fertilisation parce que c’est un sol filtrant, qui n’a pas une forte capacité de rétention d’eau et de nutriments », insiste le pédologue.
Les sols ferrugineux tropicaux sont les plus répandus du nord au centre du pays, modérément évolués, et adaptés aux grandes cultures vivrières telles que le maïs, le coton ou l’arachide. Enfin, les vertisols, bien que très fertiles grâce à leur teneur en minéraux issus de roches riches, sont difficiles à travailler en raison de leur forte teneur en argile gonflante. Une bonne compréhension des sols doit être suivie d’un diagnostic clair de l’état de la mécanisation agricole actuelle au Bénin.
La mécanisation agricole : où en est le Bénin ?
L’histoire de la mécanisation agricole au Bénin peut être structurée en trois grandes phases : une phase d’introduction (1930-2005) dominée par l’expérimentation et l’hybridation entre traction animale et motorisation. Une phase d’intensification (2006-2015) marquée par l’augmentation du parc d’engins. Et enfin, une phase de mécanisation raisonnée (2016 à nos jours) fondée sur une stratégie nationale intégrée et structurée.
Cette évolution est portée par des initiatives étatiques comme le Programme National de Développement de la Mécanisation Agricole (PNDMA) et l’opérationnalisation de la Société Nationale de Mécanisation Agricole (SoNaMA), a expliqué le professeur Gontrand Comlan Bagan, conseiller technique à l’aménagement et à l’équipement au ministère de l’agriculture. Grâce à ces efforts, le taux de mécanisation des opérations agricoles, notamment les labours, a atteint 51 % en 2023 chez les propriétaires d’engins.

Ces progrès ont été possibles grâce à des actions structurantes : la remise en état d’un parc de 1 300 unités motrices, la distribution de 3 500 unités motrices, la mise en circulation de milliers de kits mécanisés et la formation de centaines d’opérateurs agricoles (tractoristes, mécaniciens, etc.). Ces agents accompagnent les producteurs sur le terrain dans l’utilisation des machines.
La SoNaMA, pilier de la stratégie béninoise
La SoNaMA propose une gamme variée d’équipements agricoles allant des unités motrices comme les motoculteurs (12 chevaux) aux tracteurs puissants allant jusquà 220 chevaux. Ces unités sont accompagnées d’outils adaptés aux différentes opérations culturales : charrues à socs, semoirs (conventionnels et semi-directs), pulvérisateurs, faucheuses, presses à balles (carrées et rondes), moissonneuses-batteuses, etc. En plus des kits standards livrés avec les tracteurs (remorque, outil de préparation du sol, outil de traitement), la SoNaMA met aussi à disposition des équipements spécialisés pour des exploitations plus avancées.

En termes d’efficacité, la SoNaMA a permis, par exemple, de porter à plus de 588 110 tonnes les réceptions dans les usines au cours de la campagne agricole 2023-2024 contre 597 977 tonnes en 2022, précise la Direction de la Statistique Agricole (DSA). Malgré ces avancées, plusieurs problèmes persistent. L’accessibilité au matériel reste limitée, en raison du faible pouvoir d’achat des producteurs et d’un financement souvent insuffisant. Les équipements sont souvent sous-utilisés (moins de 100 à 530 heures par an en moyenne, contre les 1 000 heures souhaitables), ce qui nuit à leur rentabilité.
Face à ces défis, plusieurs initiatives ont vu le jour. L’État a mis en place des mesures telles que l’octroi de subventions pour l’acquisition de matériels, la facilitation de crédits via le Fonds National de Développement Agricole (FNDA), ou encore le renforcement des capacités des acteurs à travers des formations techniques. La mécanisation ne se limite pas aux champs : elle joue aussi un rôle crucial dans la transformation agroalimentaire, comme le montre l’exemple de la filière piscicole.
Mécanisation agroalimentaire : Focus sur l’extrudeuse locale pour la pisciculture
Selon les explications de Hyppolite Agadjihouede, enseignant-chercheur à l’Université Nationale d’Agriculture (UNA), en pisciculture, les machines actuellement maîtrisées par les ateliers locaux sont surtout les broyeurs, mélangeurs et granulateurs. Cependant, l’extrudeuse, indispensable pour produire des granulés flottants adaptés à la pisciculture moderne, reste peu maîtrisée localement, bien que des prototypes commencent à voir le jour.
L’étude de cas conduite au Laboratoire de l’École du Génie Rural illustre une initiative concrète de conception et de fabrication d’une extrudeuse locale. Après analyse des extrudeuses importées et des besoins du terrain, une extrudeuse d’une capacité de 150 kg/h a été conçue, modélisée, fabriquée et testée. Les résultats montrent un rendement de 91,6 %, un débit pratique de 50,4 kg/h et une flottabilité des aliments pouvant atteindre 45 %, selon les paramètres techniques et le mode d’alimentation de la trémie. La qualité des aliments obtenus dépend aussi de la finesse des ingrédients et du taux d’humidification avant extrusion.
Ces résultats démontrent que la mécanisation locale, bien que perfectible, offre des perspectives prometteuses pour la souveraineté alimentaire dans le secteur piscicole. Si la mécanisation apporte des bénéfices immédiats, ses impacts à long terme, notamment sur la santé des sols, doivent être examinés avec attention.
Impact à long terme de la mécanisation agricole sur la santé des sols au Bénin
L’usage intensif d’équipements lourds peut entraîner le compactage du sol, réduisant sa porosité, sa capacité d’infiltration et perturbant la vie microbienne essentielle à sa fertilité. La répétition des labours mécanisés favorise aussi la perte de matière organique et de stabilité structurale, compromettant la résilience du sol face à l’érosion et au changement climatique.
Pour atténuer ces effets, une mécanisation raisonnée s’impose, intégrant des techniques agroécologiques comme le semis direct sous couverture végétale, l’agriculture de conservation, et l’utilisation de machines adaptées. « Il y a les strip-tillers qui peuvent réduire la perturbation au minimum et tracer simplement les lignes de semis. Les plantes de couverture vont aussi aider à apporter de la matière organique au sol, ce qui va améliorer la capacité de rétention de l’eau, la structure du sol et puis l’activité microbienne », a précisé le docteur Pierre Tovihoudji, enseignant-chercheur en science du sol. Consciente des réalités agroécologiques et économiques du Bénin, la SoNaMA a volontairement abandonné la promotion de la charrue à disques au profit de la charrue à socle, pour préserver la structure des sols béninois.
Les communicants et les participants de la séance ont convenu que scientifiques et chercheurs doivent poursuivre les travaux visant à adapter les équipements agricoles aux différentes cultures, aux sols et aux conditions agro-climatiques du Bénin, tout en analysant les modèles économiques viables de mécanisation à petit échec. Pour rappel, les Vendredis de l’Académie sont une « tribune scientifique au service de l’action ». Autrement dit, c’est un creuset d’échange, de partage, d’analyse critique et de débats entre acteurs scientifiques sur les enjeux du développement du Bénin.
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