Face aux enjeux écologiques et économiques croissants, le développement de la filière bambou au Bénin suscite un intérêt renouvelé. À l’occasion de la première édition de Africa Bamboo Expo organisée à Cotonou, Thierry Gnansounou, Contrôleur des Eaux, Forêts et Chasse et membre du comité d’organisation, a donné une communication sur le thème « L’acier vert : le Bénin à l’école de la Thaïlande, enseignements et bonnes pratiques pour une gestion durable ». Dans cet entretien accordé à Agratime, il revient sur les enseignements tirés de la Thaïlande, pays modèle dans la gestion durable du bambou. Il explique les opportunités, défis et perspectives pour valoriser cette ressource aux usages multiples.
Agratime : De votre communication « Le Bénin à l’école de la Thaïlande », que faut-il retenir ?
Thierry Gnansounou : La Thaïlande, c’est un modèle aujourd’hui en matière de bambou. D’abord, les méthodes de propagation qui existent ne sont pas connues au Bénin. À cette école, nous avons appris beaucoup de choses. Par exemple, on nous a enseigné le marcottage aérien, le bouturage et la manière de gérer les semences. On a aussi appris qu’il existe des semences de bambou dont la production nécessite plusieurs années.
En Thaïlande, ils ont adopté des méthodes de reproduction assez sérieuses, et il faudrait quand même que nous puissions les introduire et les répéter. Le Bénin à l’école de la Thaïlande, c’est aussi la diversité des usages du bambou : là-bas, le bambou est utilisé à presque toutes les fins. En Thaïlande, le bambou est carrément utilisé à la place des ressources forestières qui sont plutôt conservées. Donc, si déjà ça peut nous permettre de laisser un tant soit peu des ressources forestières, on aurait retenu de bonnes choses à cette école-là.
Ce concept inclut également l’entretien des plantations et la fertilisation des germoirs. Des méthodes de fertilisation simples et accessibles peuvent être facilement exploitées au Bénin. Nous avons aussi les fibres de coco ; le son de riz qu’on peut calciner pour avoir facilement de la litière. La Thaïlande a été à l’école de la Chine, qui est aujourd’hui le premier producteur mondial du bambou. Dans le monde, bien sûr. Donc, nous avons à sortir et nous avons à expérimenter tout ce qu’on voit dans d’autres pays.

Quelle est aujourd’hui la place du bambou dans les forêts et les écosystèmes du Bénin ?
Je crois qu’il y a un lien très étroit entre le bambou et les écosystèmes, surtout du Bénin parce que le bambou joue plusieurs rôles essentiels à l’équilibre de cet écosystème-là. Le bambou protège naturellement le sol, lutte contre l’érosion et favorise la rétention de l’eau dans le sol. Et dans les zones riveraines, le bambou permet de stabiliser les cours d’eau. Aussi, on peut dire qu’avec son système racinaire, le bambou limite beaucoup plus les inondations. Il sert aussi d’habitat pour de nombreuses espèces animales, comme les insectes, comme les petits mammifères et autres. Il absorbe beaucoup plus le carbone et rejette de l’oxygène plus que la majorité des essences forestières. Si on va parler du rôle du bambou dans l’écosystème, on va beaucoup parler.
Actuellement, nous rencontrons, de façon usuelle trois espèces disponibles au Bénin. La première espèce disponible est le Bambusa vulgaris, une espèce indigène. Il y a l’Oxytenanthera abyssinica, qui est une essence tropicale naturalisée. Nous avons le Dendrocalamus asper, une essence originaire d’Asie, récemment introduite au Bénin. Mais il n’en demeure pas moins quand même qu’il y a sur des fermes, par exemple, les gens expérimentent d’autres essences.
C’est vrai qu’il y a eu des études sur la structure et la population du bambou. Ça date des années 2015, 2018. Mais ces études-là n’ont pas été vraiment agrégées pour pouvoir nous dire exactement la superficie du bambou au Bénin. Certains estiment la superficie à 190 000 hectares, mais ces chiffres restent à confirmer. Ce que je sais, c’est qu’il existe une grande bambouseraie dans le nord du Bénin, exploitée par Bambou Masse, qui produit environ 450 hectares de bambou. Nous avons de grandes superficies de bambou dans la vallée de l’Ouémé, dans les communes comme Aguégués, Dangbo. Il y en a, même dans la vallée du Mono, dans le centre du pays, vers Ouèssè, il y a du bambou à Zè et aussi au nord du Bénin. Donc on ne peut pas quantifier la superficie mais les études sont en cours pour avoir toutes ces données-là.
Quelles sont selon vous les principales opportunités économiques liées au développement du bambou au Bénin ?
Il faut avouer qu’il y en a assez. Nous pouvons d’abord parler des feuilles qui peuvent servir à faire des bouquets de fleurs, des bouquets d’aménagement dans les espaces d’aménagement. Les gens le vendent d’ailleurs. Quand nous venons au niveau des chaumes, communément appelés tige, ça nous permet quand même d’avoir par exemple des fauteuils, des tables, des guidons, des gobelets, des plateaux. Tout ça peut être vendu sur le territoire, même à l’extérieur pour quand même donner de la plus-value. Cette tige permet, dans les usines, la fabrication de contreplaqués qui peuvent servir de plafond dans les concessions. Dans l’artisanat, il y a beaucoup de petits trucs qui se fabriquent. Dans la papeterie, il y a des chaumes de bambou, une fois transformés, ils servent à fabriquer des cahiers et divers produits de la papeterie.
On voit également des textiles faits en bambou. Dans l’énergie, avec les chaumes du bambou, on peut avoir du charbon de bois qui pourra réduire considérablement la pression exercée sur nos ressources naturelles. Nous avons le biogaz. Il y a aussi certaines espèces et produits dérivés du bambou qui sont fortement demandés à l’extérieur. Par exemple, le jeune pousse du bambou, ça se mange. Les gens peuvent l’exporter à d’autres fins. Bien que cette espèce soit encore en phase d’expérimentation au Bénin, elle est déjà bien connue dans les pays anglophones.
Quels sont les principaux obstacles liés à la valorisation du bambou ?
Aujourd’hui, nous n’avons pas de stratégie nationale claire pour le bambou. Il y a une faible coordination des acteurs et nous avons l’absence d’un département dédié spécialement au bambou. C’est vrai, nous avons un point focal Bénin de l’INBAR, Réseau international du bambou et du rotin, qui travaille inlassablement d’ailleurs pour cette filière-là. Nous avons aussi un manque d’informations sur les techniques de propagation du bambou, les boutures, les chaumes, la séparation du rhizome, les différents types de marcottage. Il faut également davantage de documentation aussi sur ces éléments pour que nous puissions connaître comment on peut produire le bambou.
C’est une filière encore majoritairement informel, marqué par une transformation rudimentaire. Le bambou est une espèce très envahissante, ce qui peut poser problème si sa croissance n’est pas maîtrisée.
Cela dit, il existe des mesures permettant de contenir la propagation du bambou. Si vous voulez que votre production de bambou ne dépasse pas deux carrés, il y a des mesures qu’il faut prendre et ça ne dépassera pas. Pourquoi ne pas envisager un consortium pour mieux coordonner les étapes, de la pépinière à la transformation ? Qu’un groupe d’acteurs réfléchisse ensemble à la structuration de la filière, afin qu’elle puisse véritablement se développer.
Comment les politiques forestières et environnementales du Bénin prennent-elles en compte le développement du bambou ?
En réalité, on peut dire qu’on n’a pas de texte, d’article spécifiquement lié au bambou. Mais, le bambou est une espèce forestière non-ligneuse. Plusieurs textes de l’administration forestière encadrent les produits forestiers non-ligneux, dans lesquels le bambou peut s’inscrire. Donc, il peut bien entrer dans le champ d’application de certains textes au Bénin comme la loi n°93-009 du 2 juillet 1993, portant régime des forêts en République du Bénin, qui cadre l’exploitation et la conservation, voire même la gestion des territoires forestiers. Et s’il y a une bambouseraie quelque part, c’est un territoire forestier, forcément, cette loi rentre en ligne de compte. Nous avons aussi la loi n°98-030 du 12 février 1999, portant loi-cadre sur l’environnement en République du Bénin. Cette loi crée aussi un socle environnemental général au Bénin. Elle peut s’appliquer au bambou, dans la mesure où celui-ci est utilisé pour lutter contre l’érosion.
Nous avons aussi le récent décret n° 2024-866 du 03 avril 2024, qui parle de l’exportation des produits forestiers. Cette loi stipule que sont autorisés à l’exportation des bois issus des plantations domaniales ou privées, des produits forestiers non-ligneux, du charbon de bois écologique, bien sûr. L’exportation du charbon de bois est interdite, mais celle du charbon écologique reste autorisée. Il y a par exemple Bambou Masse qui produit le charbon écologique. Ils ont été autorisés à l’exporter. Donc, ce décret encadre aussi la filière bambou.
Quelle action prioritaire faudrait-il engager pour faire du bambou une véritable filière au Bénin ?
D’abord, il faut que les politiques encouragent la filière. Il faut identifier clairement les ressources disponibles en matière de bambou. Il y a un travail sur le zonage à faire afin de cartographier les milieux où on peut trouver le bambou. C’est vrai qu’une étude a démontré que le Bambusa vulgaris est très présent dans le sud, tout comme Oxytenanthera abyssinica, qui est beaucoup plus dans le sud et dans le centre. Nous avons le Dendrocalamus asper aussi, qui est dans le sud. Il y a des études qui démontrent qu’il y a ce zonage qui est fait. Mais il faudrait savoir réellement, quand on se rend dans tel ou tel département, on peut y trouver certaines espèces en plus grande quantité parce que les espèces de bambou varient en fonction de leur utilisation. Certaines espèces comme Dendrocalamus asper sont réputées pour la construction et peuvent atteindre jusqu’à 35 mètres de hauteur.
Deuxième chose, avec le SPANB [Stratégie et Plan d’Action National pour la Biodiversité, Ndlr] qui est en cours de révision actuellement, il faudrait quand même qu’on puisse encourager la filière notamment à travers les cibles de la biodiversité. Il faut aussi que l’Etat puisse encadrer, peut-être pas des textes. L’administration forestière fait assez de choses déjà pour promouvoir la plante. Le fait d’ailleurs que cette journée de Africa Bamboo Expo a été accueillie dans la maison forestière, ça c’est déjà très bien et ça va continuer. Je remercie très sincèrement le directeur général des eaux, forêts et chasses, en la personne du Conservateur principal, Adjakou Adjinda, avec toute son équipe, qui ont porté le concept avec conviction et qui se sont investis dans la réalisation. Il faudrait quand même qu’on fasse des actions pour que cette filière soit encouragée et devienne un label.
Propos recueillis par Auriol HOUDEGBE
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