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Chalut- bœuf : Une menace pour les ressources marines au Bénin

Au port de Cotonou, les pêcheurs artisanaux tirent la sonnette d’alarme face à l’usage persistant du “chalut-bœuf”, un filet de pêche accusé de capturer les alevins et d’appauvrir progressivement les cours d’eau. Dans un contexte de coûts élevés et d’insécurité en mer, cette pratique fragilise davantage leurs revenus et l’avenir de la pêche artisanale au Bénin.

Assis sur une de ses barques, aiguille en main, sous une fine pluie qui s’invite sans prévenir, Gbènanhin Tossou confectionne patiemment un filet, les yeux fixés sur les mailles qu’il resserre une à une. Pêcheur depuis dix ans, il attend son équipage, encore au large. À quelques mètres, bassines aux pieds, des mareyeuses discutent. Les regards scrutent l’horizon. Ici, l’attente fait partie du métier. Mais depuis quelque temps, elle s’accompagne d’une inquiétude, celle des pirogues qui rentrent souvent à quai à moitié vides. Cette crainte a un nom, que tous murmurent sur le port : le chalut-bœuf.

Un filet qui ne laisse rien

Pour Gbènanhin Tossou, le constat est brutal. Ceux qui font usage du chalut-bœuf « prennent tout. Même les alevins. Après, il ne reste plus rien », regrette le pêcheur. En effet, le chalut-bœuf « est un filet tronconique tiré par deux embarcations. Cette technique racle le fond », explique Herman Gangbazo, spécialiste de la pêche à la Direction de la production halieutique. Inspirée de la pêche industrielle, cette technique était autrefois utilisée par des unités industrielles au Bénin avant d’être interdite. Ce sont « les anciens matelots de ces navires qui ont reproduit cette technique avec des pirogues », précise-t-il. Si elle est interdite, c’est parce qu’elle capture indistinctement les espèces sur son passage et fragilise les fonds marins. Ainsi, les effets se voient déjà dans les paniers. Codjo François Montcho, président de la SOCOPEMAAC (Société coopérative des pêcheurs marins artisans et assimilés de Cotonou) dresse un tableau sombre. « Aujourd’hui, il y a des poissons qui ont pratiquement disparu de nos eaux. Nous avons, par exemple, certaines raies (ordre des Rajiformes ou Batoidea, ndrl) qui ne se retrouvent plus. Le bar (Dicentrarchus labrax, ndlr) est en voie de disparition. Il y a aussi plusieurs crustacés qui deviennent rares. Le chalut-bœuf nous a vraiment tués ces dernières années. ». Mais comment un simple filet peut-il provoquer un tel vide ?

La réponse est dans la chaîne alimentaire. « Cette technique racle le fond et cible principalement les petites crevettes de la famille des mysidacés, des petites crevettes essentielles à la chaîne alimentaire. Quand on les élimine, on prive certaines espèces de leur nourriture », clarifie Herman Gangbazo. En supprimant la base, on affame le reste. Les espèces prédatrices disparaissent, faute de proies. Le chalut-bœuf ne se contente pas de capturer du poisson, il rompt les mécanismes qui permettent leur renouvellement.

Commercialisation de poissons au port de pêche de Cotonou

Des revenus en chute libre malgré des charges fixes

«Si la pêche donnait comme avant, j’allais déjà arrêter [être à la retraite, Ndlr]», lâche Gbènanhin Tossou. L’équation ne tient plus. Les prises baissent mais les charges restent. Pour une sortie en mer, il faut 4 à 5 bidons de carburant de 25 litres, chacun coûtant jusqu’à 18 000 FCFA avant février 2026. Les dépenses en carburant grignotent les revenus. « Avant, on pouvait faire jusqu’à 12 millions Fcfa de revenus dans l’année et garder 8 millions. Aujourd’hui, certains ne font même pas 1 million. » À cela s’ajoutent les filets, les moteurs, les pirogues, souvent importés du Ghana ou du Togo. « Beaucoup de pêcheurs ont dû contracter des dettes auprès de microfinances pour pouvoir partir en mer ; le coût des engins et du carburant impacte fortement nos revenus », précise Codjo François Montcho. Ce décrochage économique paraît pourtant contradictoire avec les chiffres officiels. Face à ce constat scientifique, la loi béninoise a pourtant tranché depuis longtemps.

Une pratique interdite… mais persistante

Au Bénin, la loi est pourtant claire. Le chalutage en bœufs est formellement interdit par la loi cadre des pêches et le décret fixant les conditions d’exercice de la pêche, notamment les articles 41 et 42. Dans les faits, la réalité est différente. « Nous menons une lutte farouche contre cette technique. Une brigade a été mise en place, mais nous ne sommes pas encore venus à bout du phénomène », reconnaît Herman Gangbazo. Aujourd’hui, les acteurs impliqués seraient organisés en associations officiellement enregistrées, ce qui complique les opérations de contrôle. Néanmoins quand les contrevenants sont pris, les sanctions tombent par des saisies du matériel (filets, moteurs, pirogues), la présentation au procureur, des amendes de 500 000 à 3 millions FCFA et des peines de 6 à 12 mois d’emprisonnement. Mais entre la loi et la mer, l’écart reste grand. Et cet écart se mesure d’abord dans le portefeuille des pêcheurs.

Herman GANGBAZO, Chef service aménagement et
gestion des pêcheries de la Direction de la Production
Halieutique (DPH)

Le paradoxe des statistiques : hausse globale, crise locale

Sur le papier, le secteur halieutique béninois se porte mieux. La production totale est passée de 74 622 tonnes en 2022 à 88 678 tonnes en 2023, soit une hausse de 18,8%. Cette hausse est surtout portée par la pêche maritime artisanale, qui a fortement progressé en passant de 33 374 tonnes en 2022 à 48 593 tonnes en 2023. À l’inverse, la pêche continentale a reculé de 2,8%, une baisse partiellement liée aux opérations de répression des engins prohibés indique la Direction de la Statistique Agricole (DSA). Mais sur les quais, ces chiffres peinent à convaincre. Les pêcheurs artisanaux disent gagner moins. Le chalut-bœuf, en capturant massivement, gonfle peut être les volumes à court terme, mais vide la mer pour demain. Et il n’est pas le seul mis en cause.

Du poisson bar au Port de pêche de Cotonou

D’autres menaces en toile de fond

Au-delà du chalut-bœuf, d’autres défis pèsent. L’insécurité maritime reste une préoccupation pour les équipages. Entre pratiques interdites, difficultés économiques et insécurité, la pêche artisanale au Bénin traverse une période critique. Le chalut-bœuf s’ajoute à d’autres techniques prohibées comme la pêche aux explosifs, la pêche électrique ou l’usage de substances toxiques. Au port de Cotonou, les filets sèchent au soleil entre deux averses. Les mains raccommodent, les pirogues partent, les mareyeuses attendent. Mais derrière la routine, une réalité persiste, celle d’une lutte silencieuse pour préserver la ressource et assurer l’avenir du métier. « Que les autorités compétentes qui coiffent la pêche, viennent en aide aux pêcheurs. Nous en souffrons énormément », lance François Montcho. Si le chalut-bœuf cristallise aujourd’hui les tensions à Cotonou, il révèle une question plus large : quelle pêche artisanale le Bénin veut-il pour demain ?

Auriol HOUDEGBE

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