Le vendredi 1er mai 2026, à minuit, les filets pourront à nouveau être jetés légalement dans les eaux du Lac Nokoué, de la Lagune de Porto-Novo et de leurs chenaux. Mais avant de tourner cette page, il fallait dresser le bilan et s’assurer que les dernières heures de l’interdiction de la pêche soient respectées.
Le jeudi 30 avril, alors que le soleil monte déjà haut au-dessus du lac Nokoué, les agents de la Direction des Produits Halieutiques (DPH) se réunissent une dernière fois avant la grande échéance. En milieu de matinée, dans les locaux de la DPH, représentants des associations de pêcheurs et cadres de la direction prennent place autour de la même table. L’atmosphère est sérieuse mais cordiale. On évoque les difficultés rencontrées, les progrès accomplis, les chantiers qui restent ouverts. Les voix se croisent, parfois divergent, mais un consensus émerge. Cette fermeture était nécessaire, et la prochaine, prévue en juillet, devra être encore mieux préparée.
Les organisations présentes demandent d’ailleurs que la durée de la prochaine période soit étendue, et appellent tous les acteurs à se mobiliser pour qu’elle soit véritablement respectée par l’ensemble des parties. Fidèle Lokossou, secrétaire général du Syndicat National des Acteurs de la Pêche du Bénin (SYNAPEB), profite de cette réunion pour pointer les manques structurels. « On a constaté qu’au niveau de l’administration, il nous manque des moyens que l’État pourra déployer à l’endroit de la DPH. Nous avons aussi besoin des mesures d’accompagnement social qui nous permettront de respecter cette fermeture », a-t-il déclaré. Sur la prochaine échéance, il est déterminé. Pour lui, « pour la période de juillet-août, nous mettrons en place la sensibilisation, pour que tout le monde ait l’information et se prépare mieux ».

Un mois sous tension : 400 engins saisis
C’est dans ce contexte que les chiffres du bilan prennent tout leur poids. Trente jours d’interdiction, trente jours de surveillance sur les eaux et les berges du pays. Au fil des semaines, les agents ont affronté l’entêtement de certains pêcheurs peu enclins à respecter la mesure. Au total, environ 400 engins ont été saisis durant ce premier mois. Un chiffre lourd de sens, qui dit à la fois la détermination des agents et la persistance des infractions sur le terrain. La DPH rappelle d’ailleurs sa vision à long terme : appliquer cette fermeture trois fois dans l’année. « Si on ne donne pas de temps aux poissons de se reproduire, il y aura la disparition de ces ressources », avertit Blaise Enouhéran, chef de la division de réglementation.
Sur le lac : trois heures de patrouille sous escorte
La réunion terminée, cap sur le lac. Aux alentours de midi, les pirogues des agents de la DPH, accompagnés de la police marine pour plus de sécurité, quittent la berge d’Akpakpa, à Cotonou. Le moteur vrombit, l’eau brunâtre du Nokoué s’écarte sous la proue. À bord, les regards scrutent les rives, les haies de bambous, les recoins discrets où certains pêcheurs tentent parfois leur chance loin des regards. Le trajet jusqu’aux Aguégués prend plus d’une heure. Sur le chemin, le constat est amer. Quelques pêcheurs, ignorant ou bravant délibérément l’interdiction, sont surpris engins en main. Leurs matériels sont aussitôt saisis. Pas de négociation, pas d’exception. La loi s’applique, même en ce dernier jour. Vers 15h, les pirogues rentrent à quai. La journée a été longue, mais les agents repartent avec la satisfaction du devoir accompli.

Les mareyeuse en première ligne
Pendant ce mois de fermeture, ce sont souvent les femmes revendeuses qui ont absorbé le choc en silence. Sur les marchés de poisson autour du lac, les étals se sont vidés. L’odeur familière du poisson frais a laissé place à celle, plus âcre, du poisson fumé importé. Certaines ont dû traverser la frontière jusqu’au Nigéria pour s’approvisionner, acceptant des coûts plus élevés et des marges réduites. Eugénie Bocovi, présidente de l’Association Nationale des Mareyeurs et Mareyeuses du Bénin (ANM), raconte ces semaines difficiles sans détour. « Ça a été un peu difficile pour nous, parce que la façon dont on trouvait à acheter les poissons chez les pêcheurs n’est plus la même. Pour trouver du poisson à vendre, il fallait aller vers le Nigeria ou acheter des poissons fumés », s’est-elle confiée
Mais cette femme au verbe direct et au regard déterminé ne regrette rien. Pour elle, la fermeture est un sacrifice consenti pour l’avenir. « Pour moi, la fermeture a été une bonne option, car ça permettra à nous qui vivons de nos efforts de durer. Il faut qu’on respecte la loi pour que nos enfants bénéficient de ces ressources », s’est-elle rassurée. Elle salue également la mobilisation des agents. « Nous remercions le personnel de la DPH car ils ont fortement travaillé. Les hors-la-loi qui étaient têtus, le personnel a mis la main sur eux ».
La réouverture actée, les autorités appellent à la responsabilité
En fin de journée, la DPH officialise ce que tout le monde attendait. Anthelme Dohounkpan, chef de la division pêche continentale, annonce sobrement.
« Au nom de la direction des produits halieutiques, la réouverture de la pêche est actée à partir du 1er mai à 00h ».
Blaise Enouhéran complète : « suite à cette ouverture, nous invitons tous les acteurs à avoir de bonnes pratiques, pour que ce qui a été réparé durant ce premier mois nous serve positivement ».
Minuit approche sur le lac Nokoué
À quelques heures de la réouverture, l’ambiance sur les berges change imperceptiblement. Les pêcheurs s’affairent en silence, vérifient leurs filets pliés depuis un mois, contrôlent leurs pirogues amarrées dans l’obscurité croissante. Dans les villages lacustres, les enfants courent entre les cases sur pilotis pendant que les femmes préparent les braseros. On attend minuit comme on attendrait le lever du jour. Sur l’eau, tout est calme. Mais ce calme-là a un nom, c’est l’espoir d’un lac plus généreux, d’eaux repeuplées, d’une saison de pêche meilleure que la précédente. Car c’est bien là l’enjeu profond de cette fermeture, celui de transformer une contrainte imposée en geste collectif consenti. Faire comprendre que préserver, c’est aussi produire. Que le repos du lac aujourd’hui, c’est l’abondance de demain.
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